La Russie a des visées ambitieuses en Arctique

Photo: Agence France-Presse

En revenant à la charge mardi avec de nouvelles revendications territoriales dans l’Arctique, la Russie place le Canada dans une situation inconfortable en vue de futures négociations portant sur cette région du globe et pourrait le forcer à agir rapidement, estiment les experts consultés.

La Russie a revendiqué mardi devant les Nations unies la souveraineté sur plus d’un million de kilomètres carrés dans l’Arctique, qui recèle de vastes réserves d’hydrocarbures, y allant d’une demande 15 ans après le rejet d’une première requête.

Cette demande devrait accélérer la course aux revendications dans cette région inhabitée mais riche en ressources naturelles, que se disputent depuis des années la Russie, les États-Unis (avec l’Alaska), le Canada, la Norvège et le Danemark (avec le Groenland).

Les revendications de Moscou s’étendent jusqu’au pôle Nord et comprennent une partie de la dorsale de Lomonossov, également revendiquée par le Danemark et le Canada, ainsi que celle de Mendeleïev, considérée par la Russie comme étant partie intégrante du continent eurasiatique.

Négocier ?

Ron Huebert, de l’Université de Calgary, affirme que Stephen Harper devra maintenant se demander s’il est prêt à négocier avec la Russie sur les territoires convoités, et par le fait même ouvrir la porte à des échanges diplomatiques, après avoir adopté la ligne dure dans le dossier de l’annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée.

Cette ouverture des canaux diplomatiques pourrait être perçue comme une acceptation implicite de la situation qui prévaut actuellement en Ukraine, souligne M. Huebert. « Entrer en négociations pourrait donner l’impression que tout est revenu à la normale », dit-il.

Pour sa part, la professeure au Département de géographie de l’Université Trent Heather Nicol ne croit pas qu’il faut s’inquiéter de voir la Russie revenir à la charge.

Il s’agit selon elle d’un processus normal qui devra suivre son cours selon des règles bien établies. « La Russie peut demander beaucoup, mais même si elle peut interpréter les choses à sa manière, elle devra appuyer ses demandes sur des faits », précise-t-elle.

Mme Nicol ajoute cependant que l’initiative russe devrait rappeler au Canada qu’il est temps de soumettre à son tour de nouvelles revendications territoriales.

Des ambitions à étayer

Dans sa requête déposée devant la Commission de l’ONU travaillant sur les limites du plateau continental, Moscou fait valoir qu’au vu des recherches scientifiques, elle devrait avoir la souveraineté sur 1,2 million de kilomètres carrés supplémentaires dans l’Arctique.

L’ONU avait réclamé à Moscou en 2001, après une première demande des autorités russes jugée recevable, d’apporter davantage de preuves pour appuyer sa revendication.

Le droit de la mer fixe actuellement la zone économique exclusive d’un pays à 200 milles marins (environ 370 km) de ses côtes, lui donnant la souveraineté dans cette zone pour en exploiter les ressources. Au-delà, les eaux sont considérées juridiquement comme étant internationales.

Un pays a toutefois le droit de revendiquer l’extension de sa zone économique exclusive au-delà des 200 milles traditionnels, et jusque dans une limite de 350 milles, en prouvant, études géologiques à l’appui, que les limites de son plateau continental s’étendent sous les eaux. La Russie a ainsi mené plusieurs expéditions scientifiques polaires d’envergure pour collecter des données devant prouver que les limites du plateau continental russe dans l’Arctique s’étendent bien au-delà de ses limites actuelles.

Et en 2007, une expédition a effectué une plongée record dans les profondeurs de l’océan Arctique, plantant symboliquement à cette occasion un drapeau russe en titane au fond des eaux polaires, à la verticale exacte du pôle Nord géographique.

La Russie, les États-Unis, le Canada, la Norvège et le Danemark tentent tous d’asseoir leur autorité dans l’Arctique, une région qui pourrait contenir jusqu’à 25 % des réserves non découvertes en hydrocarbures de la planète. La fonte de la glace arctique intensifie la rivalité.

À la fin de l’année 2013, le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait ordonné aux fonctionnaires de réécrire les revendications canadiennes dans l’Arctique pour y inclure le pôle Nord. Des travaux d’arpentage auront lieu cet été dans la région avant de soumettre le document aux Nations unies.

Hydrocarbures

Si la demande de la Russie était reconnue comme légitime, elle lui donnerait potentiellement l’accès à des réserves d’hydrocarbures d’un total de 4,9 milliards de tonnes, selon le gouvernement russe. Selon une étude américaine de 2008, 13 % du pétrole et 30 % du gaz naturel non découverts de la planète se trouvent dans le sous-sol du Grand Nord.

En outre, la fonte des glaciers pourrait ouvrir de nouvelles routes maritimes pour le commerce pendant l’été dès 2050, selon certaines études scientifiques.

La Norvège et le Danemark ont eux aussi organisé au cours des dernières années des missions scientifiques dans l’Arctique pour cartographier les fonds marins et étayer leurs revendications, déposées devant la commission des Nations unies.

« La fonte des glaciers dans l’Arctique met à nu une mer nouvelle et vulnérable, mais certains pays comme la Russie et la Norvège veulent la transformer en future Arabie saoudite. À moins d’agir, cette région pourrait se voir remplie de plateformes pétrolières et de flottes de navires de pêche », a dénoncé mardi l’ONG Greenpeace.

Au-delà de ses revendications territoriales, la Russie met l’accent depuis plusieurs années sur cette région stratégique, tant du point de vue économique que militaire.

Vladimir Poutine a ainsi ordonné en début d’année la mise en place d’une commission spéciale pour développer les projets économiques dans l’Arctique, tandis que des manoeuvres militaires d’ampleur s’y sont multipliées.

La requête russe sera examinée par l’ONU en février ou mars 2016.

5 commentaires
  • Richard Bérubé - Inscrit 5 août 2015 06 h 50

    Une grosse can de vers!

    Si la décision finale doit être prise par le Conseil de sécurité, je ne m'inquièterais pas trop...ex: en référence à la décision onuvienne de 1948 menant à la création de l'état d'Israel qui revenait au Conseil de Sécurité d'après la loi de l'O.N.U., mais que l'assemblée générale n'a jamais envoyé les deux résolutions pour un vote par ce Conseil. La deuxième raison serait que les USA s'opposeront fermement à ce que la Russie obtienne ses revendications, pour pouvoir eux-même (USA) revendiquer ce même territoire.....

    • Richard Bérubé - Inscrit 5 août 2015 08 h 59

      La troisième raison est que l'O.N.U. est le bébé des vrais dirigeants mondiaux (Archon global network) alors la décision ira dans le sens de leurs intèrêts....Union Européenne d'un bord, Nafta de l'autre...il ne peut pas perdre....à date la Russie en est exclue....pour l'instant...

  • Bernard Terreault - Abonné 5 août 2015 07 h 19

    Carte

    Une carte montrant la dorsale de Lomonosov et autres régions revendiquées par les Russes et les autres serait utile.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 5 août 2015 10 h 17

      Un bon résumé ici fait par Radio-Canada, avec une très bonne description graphique de la dorsale Lomonosov.

      http://ici.radio-canada.ca/emissions/decouverte/20


      Manifestement il va y avoir gros débat sur la définition de ce qu'est un plateau continental puisque cette chaine de montagne sous-marine n'a rien d'un ''plateau''.

    • Richard Bérubé - Inscrit 5 août 2015 11 h 53

      Utile pour quoi Monsieur Terreault, j'imagine que la décision est déjà prise....sortez de l'illusion....