L’Europe écartelée sur le cas grec

Encore debout au petit matin, lundi, les dirigeants de la zone euro étaient plongés dans de laborieuses négociations avec le premier ministre grec Alexis Tsipras. C’est qu’après près de treize heures de discussions, et de nombreuses interruptions de séance, un projet de compromis aurait été mis sur la table par la chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande, Alexis Tsipras lui-même et le président du Conseil européen, Donald Tusk, a indiqué une source proche des discussions.

Le texte de ce projet de compromis devra être soumis aux 19 dirigeants de la zone euro, a indiqué cette source, quelques minutes après que le Conseil européen eut annoncé la reprise des discussions. Aussitôt, Athènes a rappelé que deux grandes questions restaient ouvertes, le rôle que va jouer le FMI si la Grèce obtient un nouveau plan d’aide de la zone euro, et la création hors du pays d’un fonds regroupant des actifs grecs à hauteur de 50 milliards d’euros pour garantir les privatisations promises. «Sur tout le reste, on est presque d’accord, on a dégagé le terrain», a indiqué une source gouvernementale grecque, estimant qu’«avec un pistolet sur la tempe», tout le monde serait prêt à faire des concessions.

Si le texte soumis au petit matin ne prévoit a priori pas de sortie temporaire de la Grèce de la monnaie unique, le scénario du «Grexit», lui, planait au-dessus des négociations, dimanche. En matinée, il a même été rédigé pour la première fois noir sur blanc dans un document issu de l’Eurogroupe. «En cas d’échec à trouver un accord, la Grèce se verrait proposer de négocier rapidement une sortie temporaire de la zone euro, avec la possibilité de restructurer sa dette», peut-on lire. Le texte exige du gouvernement Tsipras des concessions encore plus dures que celles auxquelles il s’opposait avant le référendum (hausses de la TVA, réformes des régimes de retraites, privatisations multiples, etc.). Pour éviter ce scénario, il devra donc faire accepter en 72 heures des réformes impopulaires qui ont été rejetées massivement par 61 % des Grecs, il y a à peine une semaine.

Autant de thèmes très délicats pour le gouvernement grec, de gauche radicale, porté au pouvoir en janvier sur la promesse qu’il ne laisserait pas imposer à son pays, épuisé par cinq ans d’austérité, de nouveaux sacrifices. Les prochains jours seront particulièrement critiques, puisque la zone euro se dit prête à négocier un nouveau plan de sauvetage financier (évalué entre 82 et 86 milliards d’euros sur trois ans), à condition que, d’ici à mercredi, le Parlement grec ait adopté une série de lois concernant les réformes. Ces conditions sont exigées par le camp de la « ligne dure », Allemagne en tête, « qui refuse un accord à n’importe quel prix », tel que l’a déclaré dimanche la chancelière allemande Angela Merkel en se dirigeant vers le sommet. Pendant ce temps, le président français François Hollande a martelé qu’un accord est encore possible.

Plus tôt dimanche, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a annoncé avoir annulé le sommet des 28 dirigeants de l’Union européenne prévu dans la soirée. Faute de consensus, il fallait dégager l’agenda des 19 chefs de la zone euro.

Manque de crédibilité

« Je ne sais même pas comment le gouvernement grec va réussir à écrire les textes de loi en si peu de temps, c’est un exercice qui sera très difficile », commente au Devoir Rym Ayadi, directrice du Centre international de recherche sur la finance coopérative à HEC Montréal. Celle qui agit aussi à titre de conseillère politique au Parlement européen estime que l’idée d’Alexis Tsipras de tenir un référendum pour avoir un plus grand levier de négociation non seulement était risquée, mais n’a pas porté fruit. « Il a obtenu le “non” qu’il voulait de la population, mais maintenant il se voit obligé de dire “oui” aux créanciers, car chaque jour qui passe, son pays s’approche dangereusement de l’effondrement économique et financier », analyse-t-elle.

La Grèce, soumise à un contrôle des capitaux et dont les banques sont fermées depuis le 29 juin, vit désormais suspendue aux aides d’urgence de la Banque centrale européenne (BCE). Or celle-ci va devoir décider ce lundi, au vu des résultats du sommet de Bruxelles, de maintenir ou non l’économie grecque sous perfusion.

Avec le référendum, « Tsipras n’a qu’empiré les choses en perdant ce qu’il lui restait de crédibilité », renchérit le professeur au Département d’affaires internationales de HEC Montréal, Thierry Warin. Le spécialiste rappelle que dans les heures suivant l’annonce-surprise du référendum, une rencontre prévue à Athènes aurait permis d’arriver à une entente. Depuis, la stagnation économique du pays empire d’heure en heure, nécessitant toujours plus d’injections de liquidités pour éviter la faillite. « Il y a deux semaines, le plan d’aide devait comporter environ 30 milliards d’euros. Maintenant, la Grèce a besoin de plus du double ! » s’exclame-t-il, ajoutant que le premier ministre n’a plus du tout de marge de manoeuvre et devra trouver le moyen de remplir les conditions sévères des créanciers.

Temporaire, le « Grexit » ?

Même si les esprits s’échauffent et que les discussions n’ont jamais été aussi tendues, M. Warin peine à croire que le scénario du « Grexit » va véritablement se réaliser. Mais si l’Allemagne refuse de faire confiance à la Grèce, la sortie du pays pourrait avoir lieu très rapidement, rétorque le directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, Frédéric Mérand. « La question est de savoir si Angela Merkel est réellement prête à assumer le rôle de celle qui a mis fin à l’Union, et la réponse n’est pas encore parfaitement nette », observe-t-il. Si jamais la Grèce est poussée en dehors de la zone euro, M. Mérand refuse de croire qu’elle y reviendra. « On parle de sortie temporaire pour que la Grèce et la zone euro gardent la face, mais dans les faits, un retour sera extrêmement complexe. Pour ma part, je crois qu’il va être définitif. »

L’experte en économie Rym Ayadi est aussi perplexe quant au « Grexit temporaire ». Elle n’écarte pas le fait qu’une telle manoeuvre est possible, mais elle lui semble très risquée. « Si d’autres pays décident de faire des sorties temporaires, l’intégrité de l’euro va être fortement affectée, et avec elle l’ensemble des marchés », soutient-elle. Si la sortie n’est pas bien encadrée, la chercheuse prévoit une volatilité extrême de l’euro et une dangereuse augmentation des primes de risque.

Lundi matin, l’euro se repliait d’ailleurs légèrement face au dollar dans les premiers échanges en Asie. Chose certaine, l’optimisme dont avaient fait preuve les marchés avant le week-end, dans l’espoir d’une entente, s’est évaporé.

Redresser la dette

Rym Ayadi, aussi présidente de l’Association des économistes euro-méditerranéens, espère que si Athènes obtempère aux demandes des créanciers, ceux-ci acceptent de tenir une vraie discussion sur le redressement de la dette de 322 milliards d’euros. Déplorant que l’effacement d’une partie de la dette soit complètement écarté des possibilités, Mme Ayadi espère que les taux d’intérêt pourront être amenés à zéro. « S’ils rééchelonnent la dette sur 60 ans au lieu de 30 ans, ce ne sera simplement pas viable pour les prochaines générations », soupire-t-elle.

Le scénario d’une sortie de la Grèce de la zone euro n’a jamais été aussi proche et figure dans le document issu de l’Eurogroupe. Ici, le premier ministre Alexis Tsipras s’entretient une énième fois avec la chancelière allemande Angela Merkel et son homologue français, François Hollande, dimanche, au début d’une réunion de crise tout juste finie, puis reprise au milieu de la nuit.

On parle de sortie temporaire pour que la Grèce et la zone euro gardent la face, mais un retour sera extrêmement complexe. Pour ma part, je crois qu’il va être définitif.

Il y a deux semaines, le plan d’aide devait comporter environ 30 milliards d’euros. Maintenant, la Grèce a besoin de plus du double!



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