La Grèce défie l’Europe

Des partisanes d'Alexis Tsipras célèbrent les résultats préliminaires donnant le Non vainqueur. Des milliers d’Athéniens ont fêté dans la nuit la victoire massive du Non au référendum sur les exigences des créanciers de la Grèce, avec l’espoir d’un avenir meilleur.
Photo: Petros Giannakouris Associated Press Des partisanes d'Alexis Tsipras célèbrent les résultats préliminaires donnant le Non vainqueur. Des milliers d’Athéniens ont fêté dans la nuit la victoire massive du Non au référendum sur les exigences des créanciers de la Grèce, avec l’espoir d’un avenir meilleur.

Ils ont dit « oxi ». Non. À 61,31 %, les Grecs se sont prononcés dimanche contre les propositions des créanciers sur de nouvelles mesures d’austérité. Le premier ministre Alexis Tsipras a donc remporté son coup de poker, lui qui a martelé depuis l’annonce-surprise de ce référendum, il y a 10 jours, que le Non allait renforcer son pouvoir de négociation avec l’Europe. La balle est désormais dans le camp des dirigeants de l’Union européenne, Allemagne en tête, qui sont confrontés à un dilemme : pousser la Grèce vers la sortie de l’euro, ou l’y maintenir malgré les concessions que cela implique.

Alors que l’ampleur de la victoire du Non se dessinait en début de soirée, des milliers des personnes sont descendues dans les rues d’Athènes pour célébrer. Stamatis et sa famille, qui ont pourtant voté « non », n’avaient pas tout à fait le coeur à la fête. « Il fallait dire non aux diktats des créanciers [Union européenne et Fonds monétaire international], qui nous auraient encore plus enfoncés dans la misère. Mais maintenant, on ne sait pas ce qui va arriver à notre pays », confie au Devoir ce propriétaire d’une galerie d’art établi en Crête.

Le raz-de-marée du Non a emporté avec lui l’ex-premier ministre et chef de l’opposition officielle Antonis Samaras, qui a démissionné de ses fonctions.

Ce qui arrivera dans les prochains jours, même M. Tsipras l’ignore. Dans une allocution télévisée, le premier ministre issu de la gauche radicale a salué la nette victoire du Non, qu’il a décrite comme « un choix courageux étant donné les circonstances difficiles ». Écartant l’idée que le référendum était de fait un vote sur le maintien de la Grèce dans la zone euro, Alexis Tsipras a dit que les Grecs lui ont confié le mandat de trouver une entente viable avec l’Union européenne (UE). Le gouvernement est prêt à retourner dans les 48 heures à la table des négociations, a-t-il affirmé, afin de rouvrir dès que possible les banques grecques, fermées depuis une semaine et dangereusement en manque de liquidités.

Après avoir été incapable le mardi 30 juin de rendre les 1,5 milliard d’euros dus au Fonds monétaire international (FMI), l’État devrait avoir le plus grand mal à rembourser la Banque centrale européenne (une échéance de 3,5 milliards d’euros est prévue pour le 20 juillet). Sans programme d’assainissement, la BCE pourrait mettre un terme à son dispositif de perfusion du système bancaire grec, forçant ainsi le gouvernement à revenir à une monnaie nationale et à quitter l’UE.

Les marchés étaient en baisse lundi en Asie, l’euro limitant provisoirement ses pertes.

Sommet de la zone euro

Refusant de commenter l’annonce des résultats, le président français, François Hollande, et la chancelière allemande, Angela Merkel, ont fait savoir qu’ils se rencontreront à Paris ce lundi soir pour discuter de la stratégie à adopter face au Non des Grecs. Les deux dirigeants ont aussi demandé la tenue d’un sommet des pays de la zone euro. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a confirmé que le sommet se tiendra mardi soir, à Bruxelles, et sera précédé d’une réunion des ministres des Finances des 19 pays de l’UE.

Le rendez-vous de lundi à l’Élysée devrait dégager les contours de la réponse que l’UE offrira à Athènes, à savoir si les pourparlers reprendront ou non, estime Thierry Warin, professeur au Département d’affaires internationales de HEC Montréal. L’Allemagne et la France sont les deux pays les plus riches et influents de la zone euro, c’est donc leurs agissements qui dicteront en quelque sorte ceux des autres dirigeants européens. Ces derniers sont divisés entre le camp de la ligne dure, prôné par Berlin, et celui de Paris et Rome, pour qui il est clair que le fil du dialogue ne doit pas être rompu. « Il est difficile de croire que Merkel va fléchir sur sa position », analyse M. Warin, rappelant que la chancelière préconise des réformes structurelles et une grande rigueur budgétaire, des mesures que les Grecs ont massivement rejetées en votant « non » dimanche. À supposer que François Hollande la persuade de l’importance de maintenir l’Union, il sera difficile pour la chancelière de convaincre les Allemands de faire de nouveaux efforts financiers. Une large majorité d’entre eux y étaient hostiles avant le référendum.

L’expert explique que 75 % de la dette grecque (soit 241,5 milliards d’euros sur un total de 322) est possédée par des créanciers qui sont dans les faits des États, soit l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne. « Ces pays ont, eux aussi, des dettes. S’ils annulent une partie de la dette grecque, ou s’ils donnent plus d’argent à Athènes, ces fonds n’iront pas au remboursement de leur propre dette », dit-il.

Des négociations difficiles

Dans un scénario où Paris réussit à convaincre Berlin de poursuivre des pourparlers au lieu de pousser la Grèce vers la sortie de l’euro, les négociations n’auront rien de facile. C’est ce qu’avance Rym Ayadi, directrice du Centre international de recherche sur la finance coopérative à HEC Montréal. Celle qui agit aussi à titre de conseillère politique au Parlement européen, où elle était d’ailleurs la semaine dernière, peine à spéculer sur la réaction des dirigeants européens. « Plusieurs sont très hostiles à l’idée d’entreprendre à nouveau des négociations », dit-elle à l’autre bout du fil. En réaction au résultat du référendum, le ministre allemand de l’Économie, Sigmar Gabriel, a notamment indiqué que de nouvelles négociations avec Athènes étaient « difficilement imaginables ».

Est-ce que la victoire du Non assurera réellement un levier de négociation comme l’a promis le premier ministre grec, ou se berce-t-il d’illusions ? « Je ne crois pas que le référendum va lui donner une marge de manoeuvre telle qu’il le prétend, répond-elle, Alexis Tsipras souhaite effacer une partie de la dette, mais la grande majorité des pays créanciers n’ont pas la santé financière pour accepter cela ».

Mme Ayadi estime, à l’instar du rapport préliminaire présenté par le FMI jeudi dernier, que les Européens, s’ils veulent aider la Grèce à sortir du marasme, doivent accepter de faire disparaître 30 % du montant total de la dette. « Les prochains jours nous diront s’il y a une volonté ou non d’aller en ce sens. »

La France est le seul État en position de faire pencher la balance en faveur d’un troisième plan d’aide à la Grèce, confirme Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal. À son avis, ce scénario reste très incertain, ouvrant la porte de plus en plus grande à la « Grexit ». Le gouvernement Tsipras ainsi que ses prédécesseurs ont profondément ébranlé la confiance des créanciers en promettant des réformes qui n’ont jamais vu le jour. « Chose certaine, cet abus de confiance va affecter la suite des choses », assure-t-il.

61,31 %
Refus des Grecs au plan des créanciers
75 %
Les trois quarts de la dette grecque (soit 241,5 milliards d'euros sur un total de 322) sont possédés par des créanciers qui sont dans les faits des États, soit l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne.
«Aujourd’hui, la démocratie l'emporte sur la peur. Je suis très optimiste.»

Le premier ministre Alexis Tsipras
14 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 5 juillet 2015 23 h 53

    Ils ont raison d'êtres fiers

    Disant clairement non ils se sont dits oui. Tout n'est pas réglé, tout le monde sait cela.

    Mais imaginez Tsipras s'en aller négocier avec un appui pareil...

    Le peuple Grec sera respecté par ses interlocuteurs quoiqu'il advienne, quels que soient les résultats des négociations à venir puisqu'elles sont inévitables.

    Mais le plus important c'est qu'ils se sont mis dans la posture dite de Pariseau qui consiste à dire " on se retrousse les manches pis on recommence".

    C'est ça un peuple qui se respecte, il se tient debout, il assume. À la fin il sera gagnant.

    • Richard Bérubé - Inscrit 6 juillet 2015 08 h 50

      Monsieur Théberge, je respecte votre commentaire mais les grecs se berçent d'illusions....à moins que la très grande majorité d'européens les supportent et dictent la marche à suivre à leurs dirigeants respectifs pour l'appuie aux grecs, les grecs sont seuls das cette bataille.même si le gouvernement grec a gagne le pari du référendum, la dette du pays est dûe à des pays étrangers et devra être remboursée...sinon je crois que les grecs se retrouveront fin seuls dans ce monde....les grecs peuvent passer pour des héros à nos yeux, ils ne se battent pas contre du normal..il n'y a rien de démocratique dans la façon dont se comporte l'union européenne, c'est un dogme un idéal conçu par un groupe d"élites imposé aux dirigeants pseudo élus démocratiquement. L'Europe n'est que le début dans ce processus de réunion de pays sur un même continent....absolument rien à voir avec le mouvement séparitisme du Québec....

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 juillet 2015 05 h 41

    Non

    Ça fait quelques référendums que je suis et ce que j'ai remarqué est : Il faut toujours poser une question qui requiert un «non» comme réponse.

    Mon avis à ceux qui vont poser La question au québécois est de l’écrire ainsi : «Voulez-vous rester dans la fédération canadienne comme province ?»

    PL

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 6 juillet 2015 13 h 00

      Bien observé!

  • Richard Bérubé - Inscrit 6 juillet 2015 06 h 25

    Ils ont gagné un peu de temps, peut-être!

    Bravo Tsipras tu as peut=être gagné une manche, mais la partie n'"est pas finie! On parle de pays comme créanciers mais qui est vraiment derrière les banques européennes...quand on sait que la Fed aux États-Unis est privée soit proprièté des banques américaines quant est-il en Europe....on a beau faire entendre tous les experts possible en économies et finances internationales de nos universités, les décisions sont prises hors des officines gouvernementales et plus dans les réunions des clubs sélects comme la Commission Tripartites, le Groupe Bilderberg, etc.. et retransmises à leurs muppets les politiciens....la décision qui sera prise tiendra en compte la survie de l'Union Europénne et de l'Euro projet si cher à ces dirigeants dans l'ombre...il foudrait ne jamais oublier le but ultime de cette union...en anglais ''One World Government'' i.e. un gouvernement mondial...un gouvernement une monnaie pour l'instant et après la plastique qu'ils pourront accepter ou rejeter selon le comportement de la personne à qui elle fût émise...contrôle total...regardez ce qui se passe dans le monde présentement c'est tellement facile à comprendre cette stratégie de Big Brother Orwéllien....bonne journée à tous..

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 6 juillet 2015 06 h 30

    bravo pour le courage

    mais bonnne chance pour faire face à ces dogmes bancaires européens. Un clash gauche-droite qui se poursuit mais qui trop souvent revient à l'avantage, au final, à ceux qui ont érigés des systèmes financiers qui ne peuvent fonctionner quand leurs faveurs.

    Si la gauche pouvait faire front, cela pourrait peut-etre mener à une charge qui aurait quelque chance. Vivement pour que les forces de gauche appuit le Grèce, et qui sait, peut-etre que cette Grèce pourrait créer le précédent, changer la tendance, et faire nouvelle école. Allez, espérons.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 6 juillet 2015 06 h 50

    Le refus de la dictature financière...

    Bravo aux Grecs d'avoir oser dire NON à la dictature financière des FMI de ce monde, même si ce non les plongent dans l'inconnu...Ils n'ont pas eu peur de remettre les banquiers à leur place et j'en suis fort aise...

    Ce NON des Grecs confirment que la vie n'est pas qu'une opération comptable...Ce NON est un non contre l'idéologie néo-capitaliste, qui, en s'appuyant sur la pensée du darwinisme social, met en avant la loi du plus fort pour lui faire gouverner l'essor de la vie...Le NON des Grecs vient confirmer que ce n'est pas la loi du plus fort qui fait la vie...Ce NON confirme que toute la science économique néo-libérale qui ne sert qu'à enrichir davantage les plus riches au détriment des moins riches doit refaire ses devoirs...L'essor de la vie et le partage de la richesse ne peuvent être gouvernés pas une simple opération comptable...La vie n'est pas une opération comptable...L'essor de la vie ne peut être gouverné par le choix d'une facture, soit-elle bancaire ou non...La dictature du capital doit cesser...Voilà ce que veut dire ce NON grec...Il est temps pour nous aussi de dire non à cette mentalité néo-capitaliste qui incite à la corruption et à la collusion...Il est temps de dire non à ces mesures d'austérités reflets d'une certaine mentalité politique qui se donnent le droit de tout casser pour faire payer par le peuple leurs bévues et leurs excentricités malfaisantes...L'assaut des prédateurs de toute économie doit être contré...Ce qu'ont fait les Grecs...Bravo...