Le pari périlleux de la Grèce

Faisant face à des créanciers excédés qui ont fermé la porte aux négociations, le gouvernement grec s’est résigné dimanche à instaurer un contrôle serré des capitaux ainsi qu’une fermeture provisoire des banques. Après un week-end de grande inquiétude en Grèce, où les guichets automatiques ont été mis à sec, le premier ministre, Alexis Tsipras, a tiré les premières conséquences de l’incertitude provoquée par son annonce-choc vendredi soir de la tenue d’un référendum le 5 juillet prochain. Cette annonce, qui a surpris tant les dirigeants européens que les experts, est perçue comme un pari très risqué, tant pour le pays que pour le reste du continent.

En raison du manque de liquidités, les retraits aux guichets bancaires seront limités à 60 euros par jour (à l’exception des touristes) jusqu’au lendemain du référendum, a fait savoir le gouvernement dans la nuit de dimanche à lundi. La Bourse d’Athènes devrait aussi rester fermée, selon une source proche du dossier.

Durant son apparition télévisée vers 21 h, le premier ministre grec a expliqué que le refus des ministres des Finances de la zone euro, samedi, de prolonger le programme d’assistance à son pays au-delà du 30 juin (qui aurait compris 15,5 milliards d’euros en prêts) « a contraint la Banque de Grèce à activer les mesures […] de limitation des retraits bancaires ». Alexis Tsipras a toutefois omis de citer parmi les causes de cet émoi sa soudaine annonce dans la nuit de vendredi, durant laquelle il a appelé les Grecs à se prononcer pour ou contre les dernières propositions des créanciers, que lui-même refuse d’adopter.

Mauvais choix, mauvais moment

« C’est une très mauvaise stratégie de M. Tsipras, il a choisi le scénario du pire », laisse tomber Thierry Warin, professeur au Département d’affaires internationales de HEC Montréal. En entrevue au Devoir, le spécialiste se désole de voir le premier ministre grec, élu fin janvier sous la bannière du parti de la gauche radicale Syriza, opter pour une « confrontation brutale » alors qu’un accord semblait à portée de main lors de la réunion prévue entre Athènes et ses créanciers samedi.

 

Aux prises avec une dette de 322 milliards d’euros, la Grèce a jusqu’à mardi pour rembourser 1,6 milliard d’euros au Fonds monétaire international (FMI), sans quoi elle fera face à un défaut de paiement aux conséquences potentiellement désastreuses, d’autant plus que d’autres paiements sont prévus sous peu (près de 8 milliards à la Banque centrale européenne cet été et 1,5 milliard au FMI en septembre). Différentes pistes de solution ont été évoquées depuis le début des échanges en février, mais la dynamique demeure toujours la même : les créanciers sont prêts à débloquer de l’argent à condition que la Grèce procède à des compressions budgétaires et à des réformes, notamment en revoyant son régime de retraite et en haussant vivement la taxe de vente dans des secteurs tels que la restauration et l’hôtellerie.


La résistance du premier ministre grec aux exigences de ses interlocuteurs et l’annonce soudaine d’un référendum « ressemblent plus à de l’amateurisme qu’à du professionnalisme institutionnel », poursuit Thierry Warin. À son avis, en étant incapable de manoeuvrer dans le cadre des institutions européennes, Alexis Tsipras fait perdre beaucoup de crédibilité à son pays, qui se rapproche dangereusement du « Grexit », la sortie de la zone euro.

Même si les créanciers sont très irrités par ce gouvernement « qui joue les matamores », ils ne souhaitent pas pour autant voir ce scénario se réaliser, ajoute le directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, Frédéric Mérand. Selon l’expert, la sortie de la Grèce risque de provoquer un tremblement de terre financier que personne ne souhaite. « La majorité des Grecs veulent rester dans l’UE, ils veulent un compromis », assure-t-il. De fait, une enquête publiée dimanche par le journal Proto Thema, 57 % des sondés souhaitaient un accord avec l’Europe et 29 % un affrontement.

Malgré cette bonne volonté, M. Mérand indique que le niveau de confiance entre les interlocuteurs est à zéro, ce qui rend toujours possible une victoire du « non », qui mènerait au « Grexit ». Les campagnes d’information ou de désinformation qui auront lieu en prévision du référendum risquent d’influer fortement sur le vote populaire, pense le professeur.

Les créanciers tendent la main

Les créanciers ont de nouveau tendu la main à la Grèce dimanche. D’abord, la Banque centrale européenne a donné un répit à la Grèce en maintenant intact le plafond de fourniture de liquidités d’urgence aux banques grecques, alors qu’on craignait qu’elle leur coupe les vivres. Le premier ministre français, Manuel Valls, a exhorté M. Tsipras à « revenir à la table des négociations ». Quant au FMI, il a fait savoir qu’il restait prêt à « apporter son aide ».

Mais les marchés financiers, prompts à des réactions très volatiles, risquent de mal prendre ces nouveaux rebondissements et la journée de lundi, tout comme le reste de la semaine, promet d’être mouvementée.

C’est une très mauvaise stratégie d'Alexis Tsipras, il a choisi le scénario du pire

Les marchés asiatiques reculent sous l’effet de la crise grecque

Les marchés asiatiques se repliaient lundi à l’instar de l’euro, plombés par les craintes de voir Athènes sortir de la zone euro alors que la Grèce a fermé ses banques et instauré un contrôle des capitaux. Tokyo perdait 2,25%, Sydney cédait 1,62%, Séoul 1,17%, Taipei 1,70% et Hong Kong 1,46%. À l’inverse, les bourses continentales chinoises reprenaient des couleurs après leur dégringolade spectaculaire de vendredi de plus de 7%, rassurées par l’annonce d’une nouvelle baisse des taux d’intérêts de la banque centrale chinoise. 
Dimanche, nombreux sont ceux qui se sont rués sur les guichets automatiques pour retirer des fonds. En raison du manque de liquidités, les retraits aux guichets bancaires seront limités à 60 euros par jour (à l’exception des touristes) jusqu’au lendemain du référendum. 
10 commentaires
  • Sylvain Mélançon - Inscrit 29 juin 2015 05 h 19

    La Grèce a le gros but du bâton

    Ce sont les créanciers qui disaient qu'on était près d'un accord, et non la Grèce. Et il semble qu'on exerçait des pressions énormes sur la Grèce pour qu'elle accepte leur proposition. Maintenant que cette proposition est soumise à un référendum, les créanciers sont outrés et disent que ce n'était pas leur proposition finale. ll est encore temps de mettre sur la table une nouvelles proposition avant le référendum.

    La Grèce peut accepter les réformes demandées. En cas de Grexit et même en refusant de rembourser sa dette, elle devra quand même faire le ménage. Il ne reste plus qu'à déterminer le prix, c'est-à-dire quelle portion de la dette il faudra effacer pour que la Grèce accepte ces demandes. Les créanciers doivent accepter la responsabilité de leur propre imprudence lorsqu'ils ont prêté à la Grèce.

  • Michel Lebel - Abonné 29 juin 2015 07 h 25

    Tragédie...

    Une vraie tragédie grecque! Comme "deus ex machina", le référendum, c'est pas mal! Mais le drame n'est pas encore terminé. Les tragédies grecques antiques n'en finissaient plus!

    M.L.

  • François Dugal - Inscrit 29 juin 2015 07 h 40

    Proverbe latin

    "Timeo danaos et dona ferrentes" (je crains les grecs parce qu'ils font des cadeaux).
    Et au début du troisième millénaire, qui fait des cadeaux à qui?

  • Gilles Gagné - Abonné 29 juin 2015 08 h 17

    Les marchés européens sont en baisse aujourd'hui mais cette baisse est largement compensée par la hausse qu'elles ont depuis janvier, il n'y a que la Grèce et sa population qui soient dans la misère. Ailleurs c'est la misère des riches et ça est-ce que ça inquiète vraiment quelqu'un?

  • Jacques Morissette - Inscrit 29 juin 2015 08 h 25

    L'ogre à l'appétit démesuré.

    Je cite: «...les créanciers sont prêts à débloquer de l’argent à condition que la Grèce procède à des compressions budgétaires et à des réformes, notamment en revoyant son régime de retraite et en haussant vivement la taxe de vente dans des secteurs tels que la restauration et l’hôtellerie.»

    Alexis Tsipras a peut-être raison. Ce que propose le FMI est un remède empoisonné. À long terme, la Grèce risque de s'enliser de plus en plus dans les sables mouvants. En effet, le gouvernement devrait de plus en plus faire des ponctions dans le social pour satisfaire l'ogre à l'appétit démesuré. Alexis Tsipas voit venir le piège.