Combattre le djihadisme, d’un pays à un autre

Des enfants surveillent un soldat français à Gao, au Mali, en avril 2005. Dans ce conflit, plusieurs enfants-soldats ont été utilisés par les djihadistes.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Des enfants surveillent un soldat français à Gao, au Mali, en avril 2005. Dans ce conflit, plusieurs enfants-soldats ont été utilisés par les djihadistes.
Le général Bernard Barrera, employé au service des communications du ministère français de la Défense, a commandé l’armée terrestre de son pays lors de l’opération antidjihadiste Serval au Mali en 2013. Rencontré par Le Devoir entre deux rendez-vous avec les Forces armées canadiennes, il aborde la complexité des opérations antiterroristes, qui se poursuivent notamment à travers la lutte contre le groupe État islamique en Irak et en Syrie.​
 

Le général Barrera est resté profondément marqué par la vue d’enfants-soldats au Mali. Il prône la réhabilitation des jeunes « utilisés » par les groupes djihadistes de différents pays, impliqués malgré eux dans des guerres très particulières.

« Les enfants-soldats, c’est quelque chose qui a traumatisé les soldats français au Mali en 2013, ne cache pas le général, vêtu de son uniforme couleur sable, sur lequel sont affichés ses honneurs militaires. On ne s’attendait pas à voir des gamins au milieu des pierres. »

Lorsque les soldats français et leurs alliés se sont aperçus qu’il y avait des enfants au milieu d’une vallée, plusieurs ont craint d’avoir tiré sur eux à longue portée, faute de les avoir identifiés. « Des cas que je connais, heureusement, nous avons évité de tuer les enfants. Au dernier moment, les soldats remarquaient qu’un des hommes était plus petit que les autres, donc ne tiraient pas. »

Ce père de famille conserve un ton calme, diplomate, mais ne mâche pas ses mots lorsqu’il communique sa vive désapprobation de l’utilisation par les djihadistes d’enfants au combat. « Les djihadistes étaient courageux, car ils se sont battus jusqu’à la fin, mais ils ne sont pas unennemi valeureux, parce qu’ils méprisent la vie et envoient des enfants dans les lignes. Ils ont envoyé des adolescents avec des bombes sur eux, des gamins qui n’étaient pas majeurs, sous la contrainte ou après les avoir endoctrinés. »

Près de villages où s’étaient brièvement installés des djihadistes, le général Barrera et son équipe ont trouvé des traces de kétamine, un anesthésique général qui inhibe la peur et la douleur. « La potion parfaite du kamikaze », écrit le général dans son récent livre Opération Serval : notes de guerre, Mali 2013 (éditions Seuil), qui sera en librairie le 9 juin au Québec. Des ordinateurs portables qui affichaient des messages de « propagande » djihadiste, des carnets de notes, des pièges et des fabriques de mines ont aussi été trouvés en ce lieu, que le général a qualifié de « Woodstock terroriste ».

L’équipe du général a entre autres sauvé un blessé de moins de 15 ans. « Cet enfant-soldat attendait la mort sous une couverture à côté d’un véhicule qui avait été touché, en limite de septicémie et d’empoisonnement du sang. » L’enfant a été récupéré et évacué par un hélicoptère. « J’ai encore l’image de ce gamin, les bras écartés, qui se faisait soigner par les médecins militaires. C’est alors qu’il a demandé à s’engager dans l’armée française. » Cette rencontre a fait réaliser au général que les enfants-soldats « ne savent pas du tout ce qu’ils font ». Le jeune homme a survécu, mais d’autres enfants-soldats ont été retrouvés morts sur le chemin.

M. Barrera dit ne pas avoir suivi le cas d’Omar Khadr, l’enfant-soldat canadien arrêté en Afghanistan puis emprisonné dix ans à Guantánamo, mais il « croi[t] en la réhabilitation des enfants-soldats ». « L’ONU a une bonne expérience là-dessus, avec son passé en Sierra Leone et dans plusieurs régions africaines où il y avait beaucoup d’enfants-soldats. Le but est de les réadapter à la vie normale et de les réinsérer ensuite dans leur famille. »

Pas de solution miracle

Si le premier ministre irakien accuse la coalition internationale de lutte contre le groupe État islamique — dont fait partie le Canada — d’avoir échoué puisque le groupe de radicaux sunnites conquiert des territoires en Irak et en Syrie, le général dit ne pas avoir de solution miracle. « On ne peut pas reproduire un même schéma dans un autre pays ou un autre groupe. Le territoire est différent et le volume de force n’est pas le même. » Il donne comme exemple la collaboration de la population locale avec les soldats, très présente au Mali, mais presque absente en Irak et en Syrie.

Dans tous les cas, il faut désormais « se méfier de tout le monde », admet le général. « On fait face à des conflits asymétriques, soit des conflits avec des gens qui se fondent dans la population, utilisent tous les moyens, transgressent les règles du combat. » Général loyal, fidèle à la France, M. Barrera digère mal que des soldats n’aient pas de « code d’honneur ».

La réussite de la lutte contre le djihadisme passe notamment par les coalitions internationales, selon lui. Il ajoute que les attentats terroristes au parlement d’Ottawa, aux bureaux du magazine français satirique Charlie Hebdo et au World Trade Center de New York, ont « prouvé que nous sommes tous concernés » par ces guerres.

L’opération Serval a rempli ses objectifs, mais n’a pas fait fuir tous les djihadistes du Mali. Pour certains, c’est un échec, pour d’autres, une réussite. « L’opération Serval n’avait pas la prétention de régler le problème au Mali », précise le général. « La partie militaire ne suffit pas » dans les opérations de lutte contre le terrorisme, poursuit-il. « Ce n’est pas parce que l’armée est engagée que la situation va se régler. Le problème est politique, diplomatique, militaire, économique et social. » Sans aide sur plusieurs fronts, les conflits ne pourront se régler, conclut-il.

Bernard Barrera en cinq dates...

4 février 1962: naissance de Bernard Barrera à Marseille

Entre 1993 et 2005: Bernard Barrera sert l’armée française en Bosnie, au Kosovo, au Tchad et en Côte d’Ivoire.

2011: Bernard Barrera devient général. Il commande la 3e Brigade mécanisée et est délégué militaire départemental à Clermont-Ferrand.

Janvier 2013: arrivée du général au Mali, où il commande la force terrestre de l’opération Serval. La brigade Serval sera officiellement dissolue en juin 2013.

Septembre 2013: il est nommé directeur adjoint de la Délégation à l’information et à la communication de la Défense à Paris.