Frédéric Bastien au Devoir - La France a-t-elle largué le Québec ?

Jacques Chirac qui salue triomphalement le départ de Jean Chrétien à Paris. L'hebdomadaire L'Express qui qualifie ce dernier de «plus grand premier ministre qu'ait connu le Canada depuis Trudeau» et qui brosse sur une quinzaine de pages un portrait apologétique du chef libéral sortant mais aussi du Canada qui fait «rêver les Français» et où les «réformes ont réussi». La France est-elle en train de larguer le Québec? Qu'en sera-t-il des relations franco-québéco-canadiennes dans l'ère Martin? Frédéric Bastien, auteur de Relations particulières (Boréal, 1999, 424 pages) et docteur en histoire politique, a accepté de répondre à nos questions.

C'est à Paris que Jean Chrétien a célébré, avec accolades ultra-chaleureuses de Jacques Chirac, la fin de sa carrière d'homme politique: comment interprétez-vous ce fait étonnant?

C'est moins étonnant qu'il n'y paraît au premier abord. MM. Chrétien et Chirac partagent le fait d'être des politiciens professionnels. Ils font de la politique davantage pour la joute que pour les idées. Ils se ressemblent donc un peu, ce qui explique que leurs relations personnelles aient été bien meilleures que celles, par exemple, de M. Chirac avec Lucien Bouchard, un homme politique somme toute plus idéaliste.

Il faut dire aussi que, pour cultiver les bonnes relations, Jean Chrétien a pu compter sur la grande amitié qui unit le président français à Jean Pelletier, ancien chef de cabinet de Chrétien. Pelletier avait réconcilié les deux hommes lorsque, en janvier 1995, M. Chrétien déclara que le Québec avait autant de chances de devenir souverain que Chirac d'être élu président.

N'est-ce pas aussi la victoire de l'ambassadeur sortant Raymond Chrétien, neveu de Jean Chrétien?

Raymond Chrétien a été un ambassadeur bien plus habile que son prédécesseur Jacques Roy, dont l'intransigeance face au Québec indisposait plusieurs diplomates au Quai d'Orsay. Il faut dire aussi que l'ambassade du Canada à Paris dispose d'un service de presse très efficace qui, depuis plusieurs années, supplante complètement celui de la délégation générale du Québec. Ceci dit, un bon ambassadeur ne peut, à lui seul, déterminer le cours des relations triangulaires entre Paris, Ottawa et Québec.

La chaleur et l'emphase de Chirac, n'est-ce pas, sur le plan des relations internationales, l'équivalent de la loi sur la clarté pour les souverainistes?

Pas du tout. Les relations personnelles et le protocole constituent un facteur qui a une certaine importance. Ce n'est toutefois pas ce qui pèse le plus dans la balance. L'élément clé est sans conteste le poids de la coopération franco-canadienne et franco-québécoise. Le fait est que les résultats concrets des échanges entre la France et le Québec ont toujours été plus importants que ceux issus des échanges franco-canadiens. Et ce malgré le succès récent d'Ottawa avec la numérisation de 400 000 documents d'archives de la Nouvelle-France, un projet mené à bien par les Archives nationales de France et celles du Canada, le Québec y étant plutôt absent. Il faudrait du reste bien plus pour que la France soit prête à lâcher le Québec en faveur du Canada. Et cette situation demeure, nonobstant toutes les déclarations favorables que peut faire un président français à l'endroit d'un premier ministre canadien sortant.

La République française pourrait-elle être en train de revenir à une position mitterrandienne favorable au Canada et sceptique face à la cause québécoise? Si oui, est-ce l'Irak qui a tout changé dans les rapports entre les deux pays?

Nulle surprise que Chirac, comme bon nombre de Français, soit sceptique face à la question québécoise. Il y a eu deux référendums où les Québécois ont dit non à l'indépendance. Jean Charest est au pouvoir au Québec et le Bloc recule à Ottawa. Encore là cependant, le président ne fera rien pour rompre les relations directes et privilégiées avec le Québec, comme en témoigne la visite qu'il a faite l'été dernier à Jean Charest, au moment de ses vacances en Estrie. Après être allé rencontrer Jean Chrétien à Shawinigan, il lui est apparu nécessaire de montrer que le Québec n'était pas en reste, d'où l'idée d'aller également visiter le premier ministre québécois. Quant à l'Irak, il s'agit d'un autre dossier. La France et le Canada peuvent être en accord ou en désaccord sur plusieurs enjeux internationaux; ce n'est pas pour autant qu'il y un marchandage sur les relations franco-québécoises. La France a tissé des liens avec le Québec dans le cadre de la promotion de la francophonie. Si le gouvernement fédéral essayait de minimiser ces relations en échange d'un appui sur telle ou telle question internationale, il démontrerait qu'il désire davantage banaliser le Québec que de faire la promotion du français dans le monde. De fait, il se trouverait complètement discrédité aux yeux de Paris.

À l'égard de la France, croyez-vous que Paul Martin poursuivra dans la voie tracée par Jean Chrétien?

Il tentera lui aussi d'avoir des relations chaleureuses avec Jacques Chirac, ce qui est d'ailleurs son rôle. S'il essayait toutefois de faire ombrage au Québec, ce que rien ne laisse croire à ce stade, il n'aura pas davantage de succès que celui obtenu par M. Chrétien ou M. Trudeau par le passé.

Dans le passé y a-t-il eu des périodes ou les gouvernements à Paris, à Ottawa et à Québec étaient autant sur la même longueur d'ondes (diversité culturelle, conservatisme fiscal, politique internationale, etc.)?

Que le Canada fasse cause commune avec la France en Irak en dépit des positions américaine et britannique, c'est très inhabituel. À l'instar de la question de la diversité culturelle, il s'agit clairement d'un facteur de rapprochement sur les grands enjeux internationaux. Par contre, même si les idéologies au plan interne sont semblables dans les deux pays, cela ne revêt pas une importance particulière en ce qui a trait aux relations bilatérales. La France de Mitterrand, par exemple, s'est beaucoup mieux entendue avec le Canada de Brian Mulroney qu'avec celui de Trudeau, même si aux plans idéologique et intellectuel, Mitterrand ressemblait bien plus au premier ministre libéral.