Psychose de l'attentat chez les pilotes et agents de bord américains

Avant de décoller de l’aéroport Charles de Gaulle en route pour New York, cet avion d’Air France a été placé sous la garde de ces militaires.
Photo: Agence Reuters Avant de décoller de l’aéroport Charles de Gaulle en route pour New York, cet avion d’Air France a été placé sous la garde de ces militaires.

Washington - Vols annulés, sécurité renforcée, passagers et membres d'équipage interrogés: dans le contexte actuel de menace d'attentat terroriste, les pilotes et agents de bord des compagnies civiles américaines signalent chaque jour des détails qu'ils jugent suspects, sans bien savoir à qui s'adresser.

Qu'un passager pose des questions inhabituelles sur les procédures de vol ou prenne des photos de l'avion, qu'un pilote se sente suivi à l'aéroport ou que des hommes de type «moyen-oriental» échangent leurs sièges pendant le voyage, voire se disputent avec un agent de bord, et le doute s'immisce.

Essaient-ils de tester les réactions du personnel ou des policiers volants présents sur certaines liaisons? Possible, répondent les spécialistes qui soulignent que les terroristes préparent leurs attentats pendant des mois et des années par des filatures, observations et photographies.

Or l'aviation représente l'une des grandes cibles potentielles, surtout depuis le 11 septembre 2001. Le gouvernement américain a d'ailleurs récemment affirmé qu'al-Qaïda cherchait le moyen d'embarquer à bord d'avions de ligne avec des bombes artisanales dissimulées par exemple dans des appareils photo, des semelles ou la doublure de vêtements.

Nombreux appels

De quoi alimenter la psychose de l'équipage. Steve Luckey, capitaine retraité et président du comité national de sécurité de l'Association américaine des pilotes de ligne (ALPA), affirme recevoir plusieurs fois par semaine des appels de pilotes se demandant si tel ou tel détail inhabituel ne serait pas l'indice d'un complot terroriste.

Mais, s'inquiète-t-il, ils ne savent pas à qui le signaler. Une solution? Créer une base de données qu'alimenteraient les remarques des quelque 67 000 pilotes et 115 000 agents de bord, et que les autorités pourraient exploiter pour repérer les suspects. L'équipage pourrait aussi recevoir une brève formation à la détection des indices d'activité terroriste.

De leur côté, les syndicats souhaitent qu'une agence fédérale centralise et interprète ces signalements car, estime Chris Witkowski, directeur du comité d'hygiène et de sécurité en vol de l'Association du personnel navigant (AFA), des éléments importants peuvent passer inaperçus faute de partage des informations entre les compagnies.

Des tonnes d'informations

À la compagnie American Airlines, par exemple, «nous sommes assis sur des tonnes d'informations et nous mettons en place une base de données, mais nous craignons que cela ne mène nulle part», explique Paul Rancatore, capitaine, vice-président du comité de sécurité de l'Association des pilotes alliés (APA). «Ce serait un bon début que de fournir nos renseignements à l'appareil judiciaire.» Sa commission reçoit copie des fiches de vol qu'envoient les pilotes au service de sécurité de la compagnie, mais c'est l'entreprise qui évalue l'opportunité de transmettre ces relevés au gouvernement.

En outre, les comités de sécurité des compagnies n'ont pas forcément le temps d'analyser tous les rapports de vol. Et même si cela était possible, estime Billie Vincent, ancien chef de la sécurité à l'Administration fédérale de l'aviation, «je doute qu'aucun comité de sécurité soit capable de détecter un quelconque niveau de surveillance par des terroristes».

«Nous sommes vigilants», assure cependant Stephen McHale, directeur adjoint de l'Administration de sécurité des transports (TSA). Il souligne que son agence encourage le signalement des faits suspects par les compagnies et qu'elle en informe ensuite le Centre d'intégration de la menace terroriste (TTIC), créé pour centraliser les données de la CIA, du FBI et d'autres organismes officiels.

Pourtant, un récent rapport de l'institut Markle sur la sécurité nationale à l'âge de l'information, organisation philanthropique, dénonçait un manque de personnel et de structure adaptée au TTIC pour «analyser l'information et la partager».

Pour Rafi Ron, expert anciennement chargé de la sécurité de la compagnie israélienne El Al, «c'est sûr, l'absence d'adresse précise pour la centralisation de ces informations constitue une faille du système américain».