La guérilla est dans l'impasse - Les zapatistes en perte de vitesse

État du Chiapas — Pour le dixième anniversaire de leur insurrection armée et le vingtième anniversaire de leur naissance, les zapatistes n'ont, a priori, pas prévu de célébration publique. Depuis près de trois ans, leur porte-parole, le sous-commandant Marcos — pourtant organisateur de nombreuses conférences de presse, d'une «réunion intergalactique» et d'une «caravane rebelle» marchant du Chiapas à Mexico devant les télévisions du monde entier — n'est plus apparu dans les médias.

«Depuis l'échec du dialogue entre l'EZLN [l'armée zapatiste de libération nationale] et le gouvernement Fox, qui avait promis une "loi indigène" répondant aux revendications d'autonomie, bon nombre de militants ont perdu espoir. Mais structurellement, on observe que le soutien des communautés au mouvement zapatiste commence à décliner dès 1995, après l'accès d'enthousiasme lié à l'insurrection armée, explique Juan Pedro Viqueira, universitaire à Mexico. À ce moment, Marcos rompt avec le PRD, le parti de gauche mexicain, et s'est déjà disputé avec toutes les organisations paysannes qui le soutenaient. Dans les zones "zapatistes", sa consigne alors est de moins en moins respectée. Aux législatives de cet été, le PRI, l'ancien parti unique, gagne d'ailleurs la majorité des districts du Chiapas et le PRD se renforce.»

Miner les bases

Une analyse que Gaspar Morquecho, l'une des figures de la «société civile» de San Cristobal, engagé aux côtés des «insurgés» depuis plus de 15 ans, doit admettre à contrecoeur. «C'est vrai, les effectifs sont en baisse, peut-être un tiers de la population indigène — soit

10 % du Chiapas aujourd'hui — contre le double ou le triple en 1995.»

Si la confrontation directe entre l'armée mexicaine et l'EZLN s'est limitée aux premiers jours de janvier 1994, l'État mexicain n'a pas mis fin à sa pression sur les «insurgés». De l'avis de nombreuses ONG de défense des droits de l'homme, le soutien à des groupes armés destinés à harceler les communautés zapatistes existe toujours. Subventions et projets de développement sont également destinés à miner les bases de l'EZLN.

«Les zapatistes n'ont pas le droit de recevoir des vaccins pour leurs bêtes ou des engrais s'ils viennent de l'État. Ils doivent nourrir les militaires qui sont à leur charge. Souvent ce sont donc les plus pauvres des villages. Dans certains bleds, on sait où ils se trouvent car leurs rues n'ont pas d'électricité», explique Pancho, agronome employé par l'une des municipalités de la région d'Ocosingo. Les soutiens financiers venus de l'étranger (églises, syndicats et ONG) se sont fait plus rares. Blanca Martinez, directrice de l'association Fray Bartolome de las Casas, assure qu'«un tiers de [ses] moyens financiers a récemment disparu alors que l'Irak ou le sida occupent le devant de la scène humanitaire».

La création des cinq caracoles, la nouvelle dénomination des centres communautaires et politiques zapatistes, signale la mise en place de «conseils de bon gouvernement». Leur objectif, écrit Marcos: «Appliquer, dans les territoires rebelles, l'autonomie, tant territoriale que juridique, revendiquée sans succès depuis 1994.» Après dix ans de préparation d'une guérilla censée «avancer jusqu'à la capitale du pays en battant l'armée mexicaine» (Première déclaration de la forêt Lacandona), de 1984 à 1994, puis dix ans de négociations infructueuses, de 1994 à 2003, l'EZLN initie donc une troisième approche révolutionnaire: l'instauration unilatérale de «gouvernements autonomes».

Sur le terrain, ces entités ne vont pas sans poser problème. Dans les villages déclarés «rebelles» en 1994, vivent désormais de nombreux opposants au zapatisme. Si la junta (conseil) d'Oventic, a su trouver un terrain d'entente entre zapatistes et non-zapatistes, celles de Morelia et de La Realidad semblent avoir exacerbé les tensions existantes. Les juntas, disposent du droit de lever un impôt «frère» de 10 % sur tout projet venant d'une ONG, mais aussi de «faire justice» pour tout type de crime et de délit. À La Realidad, à la suite de l'emprisonnement d'un citoyen proche de l'organisation paysanne CIOAC pour une dette non payée à un zapatiste, le village s'est retrouvé au bord de la guerre civile. Quant aux «priistes» (partisans du PRI) d'Altamirano, ils menacent de brûler le caracol de Morelia pour répondre à «l'autoritarisme des zapatistes qui emprisonnent» les leurs.

Geôles visibles

Sur place, entouré d'une dizaine de zapatistes cagoulés et silencieux, le porte-parole de la junta de Morelia, se défend «d'avoir jamais mis d'amendes ou de peines de prisons». Pourtant, à quelques pas de la salle de réunion et des bâtiments destinés au «camping» de jeunes «sympathisants» venus d'Europe et des États-Unis, six geôles sont bien visibles. Témoignant sous couvert d'anonymat de peur des représailles, l'un des paysans d'une communauté voisine confirme les faits rapportés par la presse locale. «Dans mon village, qui fut 100 % zapatiste, seul dix familles sur une centaine le sont désormais. Nous avons eu une dispute, raconte l'homme âgé, la junta m'a convoqué, en tant que représentant de la communauté, et m'a emprisonné. Sans eau et sans nourriture pour 24 heures.»

Les juntas seront-elles l'embryon d'un gouvernement zapatiste autonome, assurant au mouvement une forme de débouché politique, comme veulent le croire ses promoteurs? Pour un fonctionnaire chiapanèque proche du PRD, «aujourd'hui, tout se joue donc au sein des communautés, entre indigènes zapatistes et non zapatistes. Ce qui peut se passer est assez imprévisible».