Cent ans de mémoire arménienne

Jean Meguerditchian en compagnie de sa femme, Ardémis
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean Meguerditchian en compagnie de sa femme, Ardémis
Il y a cent ans, les dirigeants d’un Empire ottoman sur le déclin ordonnaient le massacre et la déportation des Arméniens. Le premier génocide du XXe siècle, qui s’étirera jusqu’à la fin de 1916, commençait. Le Devoir revient sur cet événement sombre de l’histoire. Premier de trois textes.
 

Au sens de l’histoire, la rencontre de Jean Meguerditchian et de sa femme, Ardémis, à Montréal en 1971, tient du petit miracle. Tous deux enfants de survivants du génocide des Arméniens, la plupart de leurs grands-parents, oncles, tantes et autres membres de leur famille ont péri ou ont disparu sans laisser de traces. Leur existence, ils la doivent donc à la chance rare qu’a eue leur père de survivre à une catastrophe qui aura été funeste à environ 1,2 million d’Arméniens il y a 100 ans.

« Imaginez que tout est déraciné. Que des familles ont été complètement défaites. C’est impossible ici, aujourd’hui, d’imaginer une telle situation », affirme Jean Meguerditchian, aujourd’hui âgé de 75 ans.

C’est pour cette raison qu’il a insisté auprès de son père pour qu’il écrive ses mémoires. Décédé en 1997 à Montréal, Garabed Meguerditchian n’a pu les terminer. Mais la quarantaine de pages qu’il est parvenu à noircir, non sans douleur, témoignent du sort vécu par les victimes du premier génocide du XXe siècle.

Né à Zeitoun, près de la Méditerranée dans le sud de la Turquie actuelle, Garabed Meguerditchian et sa famille ont fui vers Akbez, une région de l’Empire ottoman jugée plus sécuritaire. Les massacres contre la communauté arménienne orchestrés par le gouvernement des Jeunes-Turcs, à Constantinople, venaient de commencer. Le 24 avril 1915, Constantinople ordonne l’arrestation, puis l’assassinat et la déportation, de centaines d’intellectuels arméniens. À terme, l’objectif est d’éliminer les Arméniens de l’Asie Mineure, que les autorités ottomanes considèrent comme le foyer exclusif des Turcs.

La traversée du désert

Déporté avec les femmes, les personnes âgées, certains hommes et d’autres enfants arméniens, tandis que la majorité des hommes étaient massacrés, Garabed Meguerditchian, âgé d’à peine trois ans, prit bien malgré lui le chemin des déserts de la Syrie et de la Mésopotamie. Les « marches de la mort », qui s’étiraient sur des centaines de kilomètres, entraînèrent environ un million d’Arméniens dans leur sillage. De ceux-là, seulement 15 à 20 % arrivèrent à destination, tant les conditions du périple étaient atroces.

« Je me rappelle, comme un rêve, d’une nuit lors d’une étape sur le trajet après le désert de Deir Zor en Syrie, consigne Garabed Meguerditchian dans ses mémoires. Ma mère était mourante. Mon oncle et mon père décidèrent de creuser un trou sous la tente pour la déposer afin que les gens du désert ne la déshabillent pas du reste de ses vêtements. Ces gens, lorsqu’ils voyaient un mort, enlevaient ses vêtements et parfois même lui cassaient la mâchoire pour voir s’il avait des dents en or. Ma mère ayant vu qu’elle allait mourir et qu’on lui préparait sa tombe, a dit : “Laissez-moi mourir. Et vous me mettrez dans cette tombe.” Mon père et mon oncle voulaient l’enterrer avant le départ et effacer les traces. »

Le jeune Garabed parvint à atteindre Kirkouk, la ville d’Irak actuelle, trois années plus tard, en 1918. Gravement malade, il fut rescapé par les soldats britanniques, parmi les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, et envoyé tout près de Bagdad, où il retrouva son père par la plus improbable des chances. Éduqué en français chez les pères trappistes, il servit plus tard dans l’Armée française du Levant, stationné en Turquie, en Syrie, puis au Liban. Il émigra enfin en 1972 à Montréal, où son fils Jean, voyant la guerre civile couver au Liban, venait de s’établir.

Garabed Meguerditchian compte parmi les rares « restes de l’épée » de sa famille, comme on surnomme les survivants. « Du côté de sa mère, mon père avait cinq oncles et une tante. Ils sont tous morts, raconte Jean Meguerditchian. Cette famille était aussi de grands propriétaires terriens avant 1915. Mais il ne reste plus rien. Aucune trace ! Tout a été confisqué, peut-être détruit. »

Se perdre, se retrouver

De sa famille, le père n’a retrouvé que deux cousines au Liban en 1964. Le hasard, encore une fois. Pour son fils, la rencontre avec ces deux femmes rescapées par une ONG norvégienne a été l’événement le plus émouvant de sa vie, confie-t-il aujourd’hui. « Mon père et ma tante [comme il surnomme l’une d’elles] se ressemblaient comme deux gouttes d’eau ! Grands, des yeux gris-vert, des cheveux blond foncé… », se souvient Jean Meguerditchian, s’arrêtant net pour étouffer un sanglot.

« Dans la diaspora, il y a toujours eu des gens qui cherchent des membres disparus de leur famille, explique sa femme, Ardémis. Il y a deux ans encore, j’ai vu un avis de recherche dans le journal arménien de Montréal. »

Le père d’Ardémis doit sa survie à son oncle, chirurgien, qui l’avait adopté comme un fils. Les Turcs avaient épargné cet oncle, puisqu’ils gardaient au moins quelques praticiens de chaque métier, pour le transfert du savoir. « Ils ont été les seuls survivants de toute cette lignée, explique-t-elle. Mon père a beaucoup erré, en Turquie d’abord, puis en Syrie, de Damas à Alep. Mais il a aussi été chanceux. »

Jean et Ardémis, tous deux émigrés à Montréal, elle en 1966, lui en 1970, portent en eux ce bagage. « Le génocide et la déportation, ce sont des choses que l’on traîne », assure M. Meguerditchian. Les murs de leur appartement arborent d’ailleurs plusieurs oeuvres d’art arméniennes, dont certaines évoquent le génocide. « Nous traînons la culture arménienne et francophone. Nos deux enfants sont allés à l’école arménienne, à Montréal. Ils ont appris l’arménien d’abord, puis le français. Tout ça porte la marque de la déportation. Nous ne vivrions probablement pas ainsi, au Québec, n’avait été le génocide. »

« Dans chaque famille arménienne, où qu’elle soit, il y a des enfants de survivants, poursuit Ardémis. Chaque famille a une histoire. On n’y échappe pas. »

Garabed Meguerditchian compte parmi les rares «restes de l’épée» de sa famille, comme on surnomme les survivants. 

Nous traînons la culture arménienne et francophone. Nos deux enfants sont allés à l’école arménienne, à Montréal. Ils ont appris l’arménien d’abord, puis le français. Tout ça porte la marque de la déportation. Nous ne vivrions probablement pas ainsi, au Québec, n’avait été le génocide.

5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 22 avril 2015 05 h 06

    «Cent ans de mémoire...»

    ...nous rappelant que l'Homme est tant capable de laideurs. Les vingt et quelques conflits armés actuellement «en vigueur» dans le monde en sont non-qualifiés témoignages. Je demeure convaincu que ce même Homme est plus beau, dans sa dignité, que toutes ces horreurs dont Il est capable.Devant l'impuissance qui peut être nôtre à la vue de ces atroces monstruosités, que nous reste-t-il à part dénonciation, compassion ? Si l'amour, si la paix, si le pardon étaient des personnages, je les inviterais et prierais pour qu'ils s'y manifestent.
    À l'intention de ces Arméniens.nes...beaucoup d'amour.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • François Dugal - Inscrit 22 avril 2015 07 h 46

    Monsieur le Consul

    Monsieur le Consul de Turquie ne sera pas content en lisant cet article.

  • Vrej-Armen Artinian - Abonné 22 avril 2015 09 h 01

    Une petite correction

    Monsieur Légaré-Tremblay,

    Merci à vous et au Devoir pour cet article. J'aimerais approter votre attention sur une petite correction qui s'impose. Zeitoun où est né le père de Jean, est une ville en Cilicie, le royaume de la Petite Arménie au bord de la Méditerranée (11e à 14e siècle), se trouvait près de Sis, la capitale de ce royaume, et non celle de l'Arménie actuelle, Erévan, qui est très loin vers l'est. Hadjin, où mon grand-père paternel est né n'est pas loin de Sis non plus.

    Vrej-Armen Artinian

  • Colette Pagé - Inscrite 22 avril 2015 10 h 03

    Préférer à la société des hommes la contemplation des nuages.

    Face au génocide arménien toujours reconnu par les historiens mais toujours nié par la Turquie il faut comprendre l'opinion de Paul Veyne dans son livre " Et dans l'éternité je ne m'ennuirai pas ". Et toujours les hommes de plus en plus barbares nous rappellent que notre civilisation n'a tirer aucune leçon des drames et des dernières guerres. 50 millions de morts n'ont pas suffit à rappeler au monde l'urgence d'une paix durable. La folie des hommes encore et toujours ! À quand un monde politique dominé par les femmes. Certains prétendent que ce ne serait guère différent. Mais pourquoi ne pas tenter le coup. Ça ne pourrait être pire.

  • Sylvain Auclair - Abonné 22 avril 2015 10 h 14

    Impossible d'imaginer?

    « Imaginez que tout est déraciné. Que des familles ont été complètement défaites. C’est impossible ici, aujourd’hui, d’imaginer une telle situation »

    Je ferais tout de même remarquer à monsieur Meguerditchian que non seulement le Québec héberge un grand nombre de Juifs dont les familles sont mortes pendant l'Holocauste, mais que le gouvernement britannique a fait aux Acadiens quelque chose de très semblable à ce que les Arméniens ont vécu. J'espère qu'il le savait quand il a, sans doute, juré fidélité et sincère allégeance à Sa Majesté la reine, ses héritiers et successeurs.