«Martin Luther King était un révolutionnaire non violent»

Martin Luther King à Washington en 1963
Photo: Agence France-Presse Martin Luther King à Washington en 1963

Il y a cinquante ans, des marches pacifiques, avec Martin Luther King en tête, étaient organisées de Selma à Montgomery, capitale de l’Alabama, contre les restrictions au droit de vote imposées aux Noirs dans les États du Sud (lire Libération du mercredi 4 mars). Le 7 mars 1965, 600 manifestants sont attaqués par la police à coups de matraque et de gaz lacrymogène : les images de ce « Bloody Sunday » choquent toute l’Amérique. En août 1965, le Congrès adopte le Voting Rights Act qui met fin à ces discriminations. Une victoire pour Martin Luther King. L’américaniste Sylvie Laurent, professeure à Sciences Po, publie au Seuil une biographie du leader noir américain où elle démontre comment sa personnalité et son héritage ont été édulcorés au fil des années. Un livre qui lui rend toute sa radicalité.

Aux États-Unis, la statue du monument commémoratif dédié à Martin Luther King, sur le Mall de Washington, est très pâle. Pourquoi ?

Il est assez ironique de voir que le monument commémoratif est en terre d’albâtre, donc d’un blanc rosé. Ce monument ne fut inauguré qu’en 2011 par Barack Obama. L’édulcoration du message du pasteur a commencé après son assassinat, le 4 avril 1968. Après avoir été un réprouvé, il apparaît subitement comme un martyr de l’Amérique, érigé en icône de la réconciliation. L’assassinat déclenche une unanimité nationale, on oublie opportunément tout ce qu’il avait de radical et de séditieux. Martin Luther King était, en effet, un militant non violent contre le racisme, mais également un critique acerbe du capitalisme américain, frère siamois de l’impérialisme. Pour lui, l’Amérique était malade du racisme, du capitalisme ensauvagé et du militarisme, mais on ne retient que son discours très conciliateur de 1964 : « J’ai fait un rêve… »

La lénification ne doit rien aux hasards de l’histoire : c’est Ronald Reagan qui décrète, en 1983, une Journée nationale Martin Luther King. C’est habile. Il récupère ainsi la figure de l’activiste pour en faire un symbole d’unité nationale, il le fait basculer dans le camp de l’Amérique bonne et juste, celle qui gagne toujours à la fin de l’histoire. Martin Luther King, le dissident, entre dans le giron des pères fondateurs. C’est le premier à qui on a voulu faire porter le discours postracial, comme s’il incarnait la fin de l’histoire raciale américaine. Il est devenu un bon pasteur placide invoquant le « rêve américain ». L’Amérique a fait King, elle a donné aux Noirs le droit de vote après avoir interdit la ségrégation : c’est bien la preuve, suggère le récit, que l’Amérique est parvenue à une forme de rédemption.

La personnalité de Malcolm X a-t-elle aussi aidé à la simplification du mythe King ?

Le casting était parfait : Malcolm X, le musulman violent et séparatiste, face à King, le chrétien patriote, qui veut s’intégrer. En réalité, ces deux personnalités se rapprochaient de plus en plus. S’ils n’avaient pas été assassinés l’un et l’autre, ils auraient pu se retrouver à des manifestations communes contre le capitalisme et le militarisme. Malcolm X refusait toute idée d’assimilation. C’est pour cette raison qu’il s’était converti à l’islam, le christianisme lui apparaissant comme la religion hypocrite des Blancs. Il est dans une logique séparatiste. Les deux hommes ont évolué dans une sorte de chiasme. À la fin de sa vie, Malcolm X s’est recentré et a rejoint les autres militants de la cause noire, allant à Selma par exemple. King, de plus en plus radical et intransigeant, déplaça son combat dans les ghettos du Nord, à Chicago notamment.

Pourquoi Martin Luther King apparaît-il comme un réformiste alors que vous le décrivez comme un révolutionnaire ?

Il qualifiait le discours sur le « nécessaire réalisme » de « gradualisme visqueux ». Selon lui, « la liberté ne se sollicite pas, elle s’exige ». Les réformes ne sauraient être différées. C’était un idéaliste, mais aussi un fin politique. Il était convaincu d’une chose : le pouvoir est dans la rue. Pour lui, les manifestations collectives étaient aussi un moyen de rendre leur dignité aux exclus. D’être debout. D’oser dire qu’une loi est injuste. Il pense et pratique la désobéissance civile. C’est, certes, un activiste, un militant de la base, mais c’est aussi un intellectuel. La nature du pouvoir et le sens de la justice sont des sujets qui l’obsèdent. Il lit énormément, se remet constamment en cause. C’était un révolutionnaire non violent, qui n’a jamais succombé à l’anarchisme. L’État lui semble le seul garant de l’égalité. Il pense aussi que les ferments de la révolution sont déjà présents en Amérique, qu’il n’est pas nécessaire de faire table rase, tout est déjà dans la Constitution, dévoyée par les puissants qui se sont approprié le pouvoir.

Selon lui, l’Amérique aurait pu être autre chose qu’une nation hyperconsumériste, raciste, arrogante et impérialiste. Sauf qu’à un moment de son histoire, elle a pris un mauvais chemin. C’est un révolutionnaire conservateur. Pour lui, il faut revenir aux textes, comme la Déclaration d’indépendance qui affirme : « Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables. »

Un texte qui ne s’est appliqué qu’aux Blancs…

Les Américains blancs du XVIIIe siècle étaient, étonnamment pour l’époque, égaux entre eux politiquement. C’est le grand paradoxe américain, la première grande démocratie égalitariste moderne fut imaginée par des hommes blancs et riches qui asservissaient les Noirs. Cette démocratie, confisquée, devait être rendue à tous les dépossédés, et King, à la fin de sa vie, invite aussi les femmes, les Indiens, les Latinos et les Blancs pauvres à le rejoindre pour une grande marche dissidente sur Washington. Elle sera posthume. Son dernier sermon, que l’on trouvera dans la poche de King après son assassinat, témoigne de cette orientation : « Amérique, je ne te laisserai jamais tranquille, tant que tu n’auras pas été à la hauteur de tes promesses. »

 

Le déni de racisme existe-t-il encore aujourd’hui ?

Après les événements de Ferguson l’été dernier*, nous retrouvons les mêmes dénégations, les sondages montrant que la majorité des Américains pensent que Ferguson n’a rien à voir avec le racisme. Le bilan du progrès racial, cinquante ans après King, est affligeant : un enfant de couleur sur cinq est pauvre, les mariages entre Noirs et Blancs ne représentent que 2 % des unions, la prison — qui a été un moyen d’émancipation pour King — est aujourd’hui le principal outil de répression et de criminalisation de la communauté noire. Et il y a moins de mixité scolaire aujourd’hui qu’en 1968.

Pourtant, le président des États-Unis est noir ?

Certes, c’était une élection inouïe. Une fois élu, Obama a déclaré à Selma : « Je suis là parce qu’ils ont marché. » C’est assez juste, il a fallu des générations et des générations de militants pour qu’un Noir entre enfin à la Maison-Blanche. Mais nous ne sommes pas pour autant entrés dans l’ère de la justice raciale et Obama n’est pas la fin de l’histoire. L’élection d’un seul, le succès d’une poignée, ne parle malheureusement pas pour les masses. Depuis quinze ans, on assiste même à une régression significative de la question noire aux États-Unis. La crise les a touchés plus violemment. Les mesures de l’affirmative action sont progressivement démantelées, et la Cour suprême a récemment amputé la loi sur les droits civiques de 1965. La ségrégation explique la permanence des mécanismes racistes : quand des Américains répondent qu’il n’y a pas de biais racial chez les forces de l’ordre, on peut dire que c’est du racisme ou du déni, mais c’est surtout une méconnaissance absolue de la part des Blancs de ce qu’est la vie d’un Américain de couleur.

* En août 2014, des émeutes éclatent dans cette ville du Missouri après le décès d’un Afro-Américain de 18 ans tué par la police locale, alors que, selon les témoignages, il ne portait pas d’arme.

Martin Luther King (5e depuis la gauche) a participé à l’importante marche de Selma à Montgomery, en 1965.