À Debaltseve, «les gens commencent à sortir des caves»

Cette personne âgée s’est réfugiée dans un abri de fortune pour fuir les bombardements.
Photo: Vasily Maximov Agence France-Presse Cette personne âgée s’est réfugiée dans un abri de fortune pour fuir les bombardements.

Le docteur Maurice Negre, membre d’unedélégation de l’ONG Médecins sans frontières, est depuis une semaine à Debaltseve. Il explique l’urgence humanitaire à laquelle son équipe fait face.

Quelle est la situation humanitaire qui prévaut à Debaltseve ?

Avant d’arriver, on avait entendu dire que, parmi les 25 000 habitants de la ville, il ne restait plus que 2000 civils et de nombreux militaires. En fait, l’estimation que nous pouvons faire s’élève à 5000 habitants, ce qui a posé des problèmes quant au nombre de kits de survie que nous apportions. Cela donne l’impression que les gens, s’ils ne sont peut-être pas sur le chemin du retour, tout du moins arrêtent de fuir.

De quoi vos kits sont-ils constitués ?

Nos kits sont constitués de couvertures de survie et surtout de quoi obturer les fenêtres car, du fait des bombardements, les fenêtres des habitations ont toutes été détruites. Les gens doivent donc endurer des températures glaciales. C’est pour cette raison que les gens se sont réfugiés dans les caves. La précarité de ces anciens abris, de type soviétique, prévus en cas de guerre, a choqué toute l’équipe, la promiscuité étant un problème majeur — pensez simplement aux latrines.

Progressivement, certaines personnes commencent à remonter de ces caves, mais d’autres en sont toujours incapables, encore sous le choc de la situation qu’elles ont vécue. De plus, remonter pour s’installer où ? La plupart des habitations sont détruites. Sans compter qu’il n’y a plus ni électricité, ni gaz, ni eau potable, ou très peu. Sur les deux hôpitaux de la ville, un a été purement et simplement détruit ; quant à l’autre, il y fait plus froid à l’intérieur qu’à l’extérieur, toujours en raison des vitres brisées.

Et comment les gens vivent-ils cette situation ?

Il y a une réelle solidarité entre les gens. Nous avons rencontré un couple dont le mari est gravement atteint de la maladie d’Alzheimer. Bien qu’incontinent et particulièrement difficile à vivre, il est hors de question pour sa femme de le confier aux soignants. Elle ne le quitterait pour rien au monde et les voisins ont proposé de les loger. Ce témoignage, je l’ai recueilli de cette femme entre rires et larmes. Les gens sont très émotifs, ils vont avoir du mal à se reconstruire.

De quelle façon l’aide humanitaire s’organise-t-elle ?

C’est notre sixième jour ici. Quand nous sommes arrivés, il y avait trois médecins pour toute la ville. Aujourd’hui, ils sont cinq à distribuer des médicaments traditionnels (contre la grippe ou d’autres maladies ordinaires) dans des locaux sommaires. L’équipe de MSF va dans le reste de Debaltseve, au contact des gens, la plupart du temps dans des appartements qui semblent vides.

Les nouvelles autorités opèrent avec une organisation assez bonne, l’aide est correctement distribuée. D’habitude, dans un tel contexte, les gens qui font la queue pour recevoir de l’aide sont agités, perturbés. Là, ils sont plutôt calmes, ce qui résulte bien de cette bonne organisation. Globalement, la population est dans un bon état.

Néanmoins, je tiens à souligner qu’il y a un sérieux besoin d’aide internationale ici, à Debaltseve. Et cela commence par la couverture médiatique : pourquoi y a-t-il plus de journalistes à Donetsk qu’ici ?

Sentez-vous un changement depuis la signature des accords Minsk 2 ?

Il y a vraiment un changement notable depuis ces quinze derniers jours. Les autorités font ce qu’il faut. Pour autant, je ne peux pas dire si les gens vont revenir. Ceux qui sont restés sont les plus faibles — et sûrement les plus pauvres — et ils souffrent de beaucoup de maladies chroniques.

Je n’aime pas le terme de catastrophe humanitaire. Je préfère parler d’urgence humanitaire. Cette situation me rappelle le Kurdistan en 1991 : les gens ne savent plus où aller, ils ont survécu mais il n’y a plus d’étincelle dans leur regard. Ils sont résignés. On ne peut vraiment pas dire qu’ils reprennent espoir. Nous, les médecins, oui.

Ça va être des travaux d’Hercule de reconstruire la ville, mais ça se fera, comme toujours. Globalement, il y a du monde et il faut s’en occuper. Et on va le faire !