Reconstruire par le livre

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Des jeunes filles à la bibliothèque du Collège Cœur-Immaculé-de-Marie à Port-au-Prince
Photo: Pardec/Baudouin Kutuka Makasi Des jeunes filles à la bibliothèque du Collège Cœur-Immaculé-de-Marie à Port-au-Prince

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Cinq ans après le séisme, la reconstruction d’Haïti s’organise doucement. Si le pays a besoin de remonter ses structures, il est tout aussi essentiel de reconstruire les bibliothèques. Une ONG québécoise a mis sur pied un système qui redonne le goût de la lecture à la population haïtienne.​
 

Le 12 janvier dernier marquait le 5e anniversaire du terrible séisme qui a frappé de plein fouet Haïti et a laissé derrière lui un pays en ruine avec plus de 300 000 morts, autant de blessés et 1,2 million de sans-abri. Depuis, la reconstruction peine à se mettre en place, mais on y arrive pourtant, et on voit ici et là de nouvelles constructions apparaître.

Partenariat pour le développement des communautés (PARDEC) est un organisme de coopération internationale basé à Montréal. Baudouin Kutuka Makasi en est le cofondateur et le directeur général. L’organisme travaille dans quatre domaines — l’agriculture et la sécurité alimentaire, la santé, l’éducation et l’insertion professionnelle des jeunes en situation de vulnérabilité — et son mode de fonctionnement est particulier : « Pour élaborer notre façon de travailler, on s’est dit qu’au Sud il y avait beaucoup de besoins et qu’au Nord, par contre, il y avait beaucoup de ressources », explique Baudouin Kutuka. C’est pourquoi l’organisme a choisi d’intervenir sur la base de besoins identifiés par les collectivités du Sud en mobilisant les ressources au Nord et en les mettant à la disposition des partenaires. Ainsi, on ne trouve pas de bureaux de PARDEC à l’étranger, ce sont plutôt les organismes locaux qui communiquent leurs besoins, et PARDEC trouve les ressources et les appuis. « C’est notre philosophie, et nous croyons qu’on en retire une grande efficacité. »

« Quand on parle de la reconstruction d’Haïti, il y a deux visions. La plupart voient la nécessité de reconstruire les infrastructures. Nous, nous voyons la reconstruction en termes de savoir », aime à rappeler M. Kutuka, qui ajoute que c’est en donnant aux Haïtiens la chance d’accéder à la lecture qu’ils découvriront ce qu’est le développement, la justice et la démocratie, et c’est ainsi qu’ils se mettront à développer eux-mêmes leur pays.

Le partenaire de PARDEC à Haïti est la Direction nationale du livre, un organisme gouvernemental créé en 2005 et qui a pour mandat de promouvoir le livre dans tous ses aspects à travers tout le pays au moyen de l’implantation de bibliothèques municipales et scolaires et de centres de lecture et d’animation culturelle. Le travail amorcé bien avant le séisme de 2010 a vu tous ses résultats anéantis lors de la catastrophe. Depuis, le programme était presque abandonné et devait se débrouiller avec de maigres moyens et s’organiser seul. L’urgence était donc de trouver un partenaire pour l’accompagner et l’appuyer. Puis PARDEC entre en jeu et travaille aujourd’hui à renforcer et accélérer l’implantation de bibliothèques et de centres d’animation culturelle, « parce qu’il ne suffit pas d’avoir des livres, mais il faut aussi animer les jeunes, surtout dans les milieux ruraux, où le centre devient le lieu de rencontre où ils peuvent regarder la télé et voir le monde qui les entoure ».

Le projet de PARDEC à Haïti se déploie sur trois grands axes : l’envoi de livres, la formation et la promotion d’échanges professionnels. Aujourd’hui, ce sont donc 22 000 livres qui ont été envoyés et distribués à Haïti. Vingt-quatre bibliothécaires ont aussi été formés, dont six dans le réseau municipal et dix-huit dans autant d’écoles. « Cette cohorte se composait en nombre équivalent d’hommes et de femmes. Nous tenons beaucoup à cette égalité », note fièrement Baudouin Kutuka. Pour ce qui est de la troisième phase du projet, celle-ci se met en branle doucement : « Nous sommes à créer un corridor pour promouvoir les échanges de professionnels et de stagiaires dans le domaine du livre pour venir appuyer les bibliothèques. Ainsi, des stagiaires haïtiens pourraient venir visiter et ainsi constater comment se déroule l’animation culturelle dans les bibliothèques ici et, à l’inverse, les bibliothécaires québécois pourraient aller à Haïti pour donner des stages. » Si ce corridor n’est pas encore mis en place, le PARDEC est déjà en pourparlers avec la bibliothèque de l’arrondissement de Saint-Michel, qui affirme être prête à recevoir trois stagiaires haïtiens. Tout ce qu’il reste à trouver, c’est le financement… Actuellement, le PARDEC est associé avec un seul bailleur de fonds, la Fondation internationale Roncalli.

Dans le cadre de ce projet, plus de 100 000 livres devront encore être distribués. La Fondation des parlementaires québécois, qui est le partenaire de PARDEC, s’est donné pour mission de promouvoir l’éducation et la lecture et a fourni une grande partie de ces livres.

La formation des bibliothécaires s’effectue sur quatre jours et est assumée par des formateurs qui sont tous des bibliothécaires haïtiens. Dans cette formation accélérée, on passe en revue les principes de base de la bibliothéconomie ; comment tenir une bibliothèque, classer les livres, dater les prêts et les retracer. Les établissements qui répondent aux critères établis par les partenaires désignent les stagiaires aptes à suivre la formation. Très peu de ces établissements possèdent déjà une bibliothèque ; dans les autres, qui ont l’intention d’en créer une, on retrouve souvent une personne qui aide les enfants en difficulté. Ce sont donc ces personnes qui suivent la formation.

À Haïti, c’est un euphémisme de dire que les besoins sont énormes, et PARDEC souhaite que le projet prenne de l’ampleur et s’enrichisse des volets informatique et archives, où là aussi le travail ne manque pas, et c’est sans compter que jusqu’à présent il n’y a que la capitale qui a bénéficié du programme.

Pour conclure, Baudouin Kutuka se fait déterminé : « On a commencé le projet à Port-au-Prince et on en est au tout début, notre mission devrait s’étendre maintenant à tout le pays. Combien de temps ça va prendre ? Pour l’instant, on n’en sait rien, mais certainement tant et aussi longtemps que la Direction nationale du livre aura besoin de nous. »