La surenchère de la terreur

Des combattants d’al-Qaïda au Yémen lors d’un entraînement. AQPA a revendiqué l’attentat contre Charlie Hebdo.
Photo: Abdurashid Abdulle Agence France-Presse Des combattants d’al-Qaïda au Yémen lors d’un entraînement. AQPA a revendiqué l’attentat contre Charlie Hebdo.

Survenu au lendemain de la prise d’otages dans une épicerie près de la porte de Vincennes la semaine dernière, l’événement est passé à peu près inaperçu. Sur une vidéo diffusée sur les sites djihadistes, on peut voir des dizaines de talibans pakistanais renier leur bay’ah (« pacte d’allégeance ») au mollah Omar, le leader historique des « étudiants en religion », pour se tourner vers Abou Bakr al-Baghdadi, alias calife Ibrahim, l’émir du groupe État islamique (EI). Dans la vidéo, ils scellent leur pacte par le sang : on les voit égorger un malheureux soldat pakistanais. Ce n’est pas la première fois qu’un prisonnier est exécuté ainsi. Le journaliste américain Daniel Pearl l’avait été en février 2002, déjà au Pakistan. Mais l’usage de la lame n’était pas une pratique courante. C’est le Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, alors qu’il dirigeait la branche d’al-Qaïda en Irak, qui l’appliqua de façon systématique à partir de 2004. Les bourreaux de l’EI, qui a remplacé cette organisation en 2007, ont amplifié cette pratique. Car la lutte à laquelle se livrent l’EI et al-Qaïda Central passe d’abord par une surenchère dans la violence, principale façon d’attirer à eux les volontaires du djihad, dont les jeunes Européens.

Ces derniers mois, al-Qaïda déclinait de manière significative au profit de son rival. Le massacre des journalistes de Charlie Hebdo lui permet donc de revenir en force sur l’échiquier de la terreur. Dès lors, il est à craindre que l’EI réplique par une nouvelle surenchère. Comme chaque fois qu’il est en recul. En novembre, à la suite d’une série de revers militaires, il avait pratiqué l’égorgement de masse, exécutant au moins 18 soldats syriens en même temps que l’otage britannique Peter Kassig.

Concurrence

C’est précisément la Syrie qui a provoqué la grande fitna (« discorde religieuse ») entre les deux nébuleuses. En avril 2012, al-Baghdadi installe sa propre organisation en Syrie. Elle entre alors en concurrence avec un autre groupe, le Front al-Nusra, qui professe la même idéologie, mais dont le contrôle lui a échappé. Un an après, il annonce que les deux organisations vont fusionner. Trop tard. Les groupes commencent à opérer de façon séparée jusqu’à ce qu’une guerre généralisée les oppose à partir de janvier 2014.

Or, dans ce conflit interdjihadistes, Ayman al-Zawahiri, le successeur d’Oussama ben Laden, a pris le parti du Front al-Nusra, qu’il a consacré comme la branche officielle d’al-Qaïda en Syrie. Dès lors, l’affrontement entre les deux organisations est inévitable : on voit mal al-Baghdadi accepter le leadership d’al-Zawahiri, vieille barbe chevrotante qui marmonne des diatribes interminables depuis sa cachette dans les zones tribales du Pakistan et ne fait plus rêver les jeunes djihadistes. Il y a d’ailleurs plus qu’un fossé générationnel entre les deux leaders. Si le médecin égyptien a connu la guerre sainte à la faveur de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, il se veut avant tout un théoricien de la violence. Al-Baghdadi, lui, est d’abord un praticien. Il ne connaît que l’Irak, pays dont l’histoire a toujours été très violente, et de la lutte contre l’occupant américain. Plus tard, al-Baghdadi, faisant preuve d’un culot extraordinaire, exigera même que le successeur de Ben Laden fasse allégeance…

Conquête

Le 29 juin 2014, pour le premier jour du ramadan, al-Baghdadi, qui a pris peu avant la grande ville irakienne de Mossoul, s’autoproclame calife (le successeur de Mahomet) sous le nom d’Ibrahim. De simple chef de guerre, il passe alors à un statut qui lui permet de rassembler les pouvoirs politique et spirituel. Le territoire qu’il contrôle, où vivent une dizaine de millions de personnes, a une superficie supérieure à celle de la Grande-Bretagne.

Ben Laden professait un djihad global afin de provoquer un chaos général. Il ne cherchait en rien à territorialiser la guerre sainte. À l’inverse, al-Baghdadi veut ancrer le djihad dans un califat qu’il souhaite, dans un premier temps, étendre aux pays limitrophes de la Syrie et de l’Irak — Liban, Jordanie, Arabie saoudite… Ce territoire, qui doit être dès sa prise de contrôle administré par la charia la plus rigoureuse, devra ensuite représenter une base à partir de laquelle les soldats de l’islam partiront à la conquête du monde musulman, puis du reste de la planète.

L’approche de l’EI diffère donc radicalement de celle d’al-Qaïda. Dans cette guerre, l’argent joue un rôle de premier plan. Avantage à al-Baghdadi qui bénéficie d’une extraordinaire richesse, celle du pétrole syrien et irakien, de la perception des taxes et des impôts, ce qui lui permet d’entretenir, selon les estimations de la CIA, environ 30 000 combattants en Irak et en Syrie, et d’acheter l’allégeance des tribus sunnites.


 
1 commentaire
  • Denise Lauzon - Inscrite 17 janvier 2015 08 h 49

    Le manque de leadership


    Le terrorisme sous toutes ses formes et provenant de différents groupes qui, disons-le sont de mieux en mieux organisés et plus armés que jamais doit faire réagir la planète entière.

    Devant cette montée du terrorisme, qu'a fait l'ONU, qu'on pourrait qualifier de pro-actif, pour s'attaquer à ce fléau???? Des discours, des petites tappes sur les doigts, des mises en gardes.... Les pays touchés par des actes terroristes réagissent vivement sur le fait puis retournent vite aux affaires internes de leur pays.

    L'ONU a grandement failli à sa tâche au Rwanda, au Nigéria où le groupe Boko Haram sème la terreur depuis quelques années déjà, au Yémen où Al Qaïda s'impose de plus en plus, en Irak et en Syrie où l'État Islamique commet des crimes atroces et ailleurs.

    Est-ce acceptable que depuis les événements tragiques de Paris la semaine dernière, on n'ait pas vu Ban-Ki Moon, qui est pourtant à la tête de l'Organisation des Nations Unies, en public et n'ait pas jugé opportun de convoquer une réunion d'urgence de tous les chefs d'États pour discuter du terrorisme qui sévit dans plusieurs parties du monde.

    L'ONU doit jouer son rôle de leader mondial et agir promptement dans tous les dossiers qui concerne le terrorisme. Sans plan global et objectifs précis décidé par les leaders mondiaux à l'ONU, une plus grande dérive est à prévoir.