L’inaccessible Europe

Depuis l’établissement d’un espace de libre circulation en Europe au début des années 1990, la lutte contre l’immigration clandestine est une priorité de l’UE.
Photo: Alfonso Di Vincenzo Agence France-Presse Depuis l’établissement d’un espace de libre circulation en Europe au début des années 1990, la lutte contre l’immigration clandestine est une priorité de l’UE.

Des quelque 210 000 migrants qui ont tenté de traverser clandestinement la Méditerranée en 2014 pour atteindre les rives de l’Europe, plus de 3400 auraient perdu la vie. Des nombres records. Comment expliquer ce phénomène ? Idil Atak, professeure au Département de criminologie de l’Université Ryerson, à Toronto, trouve les réponses à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Europe.

Qu’est-ce qui, à l’extérieur de l’Europe, explique cette augmentation du nombre de migrants clandestins par la voie maritime de la Méditerranée ?

Actuellement, la majorité des migrants traversant clandestinement la Méditerranée sont originaires de la Syrie, de l’Irak et de l’Afghanistan. Il s’agit de gens qui fuient la guerre et l’insécurité et qui sont à la recherche d’une protection internationale. L’instabilité politique, les tensions religieuses et ethniques, la pauvreté et le changement climatique sont d’autres causes de l’intensification des migrations clandestines.

La tendance se remarque à d’autres frontières de l’Europe que la Méditerranée, notamment à l’est. Par exemple, en Turquie, le nombre de migrants clandestins attendant le moment opportun pour partir vers l’Europe ne cesse d’augmenter depuis quelques années.

Cette immigration clandestine suit-elle une tendance générale à la hausse de l’immigration sur le continent européen ou, au contraire, augmente-t-elle en raison d’un durcissement des politiques migratoires en Europe ?

C’est en raison des politiques migratoires restrictives et répressives en Europe. Premièrement, les possibilités d’immigration légale vers les pays de l’Union européenne (UE) sont extrêmement limitées. Et ce, malgré la décroissance de la population et une forte demande en main-d’oeuvre peu ou pas qualifiée dans certains secteurs de l’économie. Les migrants clandestins comblent cette demande et représentent une main-d’oeuvre à bas prix et corvéable à volonté. Il faut préciser que la grande majorité des migrants clandestins en Europe ne sont pas ceux qui traversent la frontière illégalement, mais ceux qui sont admis sur le territoire avec des documents valides — visa, permis de travail, etc. —, mais qui ne le quittent pas à l’expiration de la validité de leur séjour.

Deuxièmement, l’accès à l’asile est également restreint en Europe. Les gens qui fuient la persécution n’ont pas d’autre choix que de suivre des voies clandestines pour arriver en Europe et déposer leur demande d’asile. Or depuis les années 1990, l’Europe a pris des mesures répressives pour les en empêcher. Par exemple, dans le cadre des patrouilles maritimes et terrestres organisées par l’Agence européenne pour la gestion des frontières extérieures, Frontex, les migrants, y compris les demandeurs d’asile, sont interceptés en route et renvoyés vers leur point de départ. Ces mesures sont contraires aux obligations des États découlant de la Convention relative au statut des réfugiés et de la Convention européenne des droits de l’Homme. Elles augmentent considérablement la vulnérabilité et les risques d’exploitation des migrants et les poussent à choisir des routes plus longues, plus dangereuses et plus coûteuses pour atteindre l’Europe.

L’UE a annoncé faire de la lutte contre les trafiquants de migrants clandestins une priorité en 2015. Est-elle bien outillée pour gérer le phénomène de l’immigration clandestine ?

Depuis l’établissement d’un espace de libre circulation en Europe au début des années 1990, la lutte contre l’immigration clandestine est une priorité de l’UE. L’Union a mis en place un arsenal impressionnant de mesures contre ce phénomène telles que les sanctions des transporteurs et des employeurs de migrants clandestins, la détention systématique de migrants et la militarisation des frontières.

Cependant, ces mesures n’ont pas réussi à arrêter les migrations clandestines de manière durable. Peu de trafiquants sont appréhendés et jugés. Les sanctions n’ont pas un effet dissuasif. Car le trafic de migrants est une activité criminelle très lucrative et souvent, les passeurs savent contourner les contrôles, comme le montre l’exemple récent des deux bateaux avec, au total, plus de 1200 migrants à bord qui dérivaient au large de l’Italie après avoir été abandonnés par des passeurs. Les passagers d’un des bateaux auraient payé plus de 3 millions de dollars aux passeurs.

Les mesures européennes de lutte contre la migration clandestine sont coûteuses et inefficaces. Elles ne font qu’augmenter la vulnérabilité des migrants. La solution pour l’Europe est de promouvoir une politique ouverte à la migration légale et respectant l’accès à l’asile et les droits fondamentaux des migrants.

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