Regards sur 2015

Au moment de tourner la page de 2014, à quoi faut-il s’attendre dans le monde en 2015 ? Que faut-il surveiller ? Trois experts livrent leurs réponses dans cette dernière de quatre entrevues sur le bilan de 2014… et la suite.

Frédéric Mérand, directeur du CÉRIUM

On ne peut pas prédire des événements. Des tendances, oui. Nous avons de bonnes théories en science politique sur le rôle des institutions dans le règlement des différends (pensons à la résilience de l’Union européenne), sur les prophéties autoréalisatrices dans les conflits (le cas de la détérioration des relations avec la Russie), sur le rôle de la classe moyenne dans la démocratisation (voir la Tunisie). Mais il y a des variables importantes qui sont difficiles à prédire : par exemple, le prix du pétrole va-t-il continuer à descendre ? Quel est le rôle de l’Arabie saoudite dans cette chute ? Quels seront les effets sur la Russie, le Canada, l’Iran, etc. ?

Pour ma part, je vais observer le débat sur le libéralisme avec la remise en question du libre-échange et des politiques d’austérité en Europe. Il sera aussi intéressant de suivre comment l’OTAN et l’UE vont composer avec la perte de leur « partenaire » russe. Au-delà de la question ukrainienne et de ses conséquences économiques, n’oublions pas que la Russie a un siège permanent au Conseil de sécurité et qu’à ce titre, elle est incontournable dans la production du droit international et la résolution des conflits.

Philippe Faucher, professeur de science politique à l’Université de Montréal

Selon les prévisions, la performance de l’économie américaine s’améliore (croissance de 3 %) : l’investissement augmente, le chômage diminue et le prix des maisons est en hausse. C’est juste à temps pour la campagne présidentielle qui se mettra en branle dès la fin de l’année.

Comme le dernier rapport du FMI le rappelle, la reprise mondiale est minée par la mauvaise performance de l’Europe (croissance de 1 %). Les pouvoirs publics ne disposent pas des moyens pour provoquer la relance. L’endettement a atteint le seuil limite que les marchés financiers tolèrent, les coûts de la dette sont élevés alors que les taux d’intérêt sont à leur plus bas, la demande de consommation est insuffisante, et, faute de marché, les entreprises n’investissent que le minimum indispensable et créent peu d’emplois. Dernier exemple de l’impasse : le plan de relance de la Commission européenne présenté en novembre par son président, Jean-Claude Juncker, a été assimilé par The Economist à de la pensée magique. En effet, des 315 milliards d’euros annoncés, la Commission ne dispose que de 21 milliards et compte sur les gouvernements et le secteur privé pour avancer la différence. Malgré la volonté affirmée des dirigeants et, toutes orientations confondues, condition de leur survie électorale, la solution à l’austérité se fait attendre.

Valérie Amiraux, professeure de sociologie à l’Université de Montréal

J’inviterais à suivre avec plus d’attention deux dossiers internationaux. Le premier est celui des réfugiés et des personnes déplacées. Les réfugiés sont les personnes qui choisissent de quitter leur territoire d’origine : on peut suivre leurs déplacements. Ils sont, à l’échelle planétaire, le groupe minoritaire. Les personnes déplacées sont un second groupe de personnes mobiles, quantitativement beaucoup plus important que le premier, qui restent à l’intérieur des frontières de leur pays d’origine. Pour donner un ordre d’idée, en Syrie, il y a 3,3 millions de réfugiés et 7,6 millions de personnes déplacées. À ces deux catégories, il faut bien sûr ajouter celle des migrants. Les causes de la mobilité sont nombreuses, mais la guerre et ses conséquences sont les raisons principales. L’Irak, la Syrie, la Centrafrique et le Soudan du Sud sont parmi les sites à surveiller.

Le second dossier concerne la reconnaissance d’un État palestinien. La Suède, la France, la nouvelle « Madame PESC » [politique extérieure et de sécurité commune de l’UE], Federica Mogherini, se sont engagées sur cette voie. Le 17 décembre dernier, la Cour européenne de justice a par ailleurs retiré le Hamas de la liste des organisations terroristes de l’Union européenne, mise en place à la suite des attentats du 11 septembre 2001 et où il figurait depuis 2003, pour des raisons de procédure. Ces deux dynamiques peuvent-elles aider à la reconnaissance politique de fait des droits des Palestiniens ?