Retour critique vers le futur

Les experts font des prédictions sur l’avenir du monde. L’opinion publique, elle, escompte ou redoute tel ou tel scénario. Alors, maintenant que l’année s’achève, qu’a-t-elle confirmé ou infirmé ? Avait-on bien anticipé les événements internationaux de 2014 ? Trois experts livrent leurs réponses dans cette troisième de quatre entrevues sur le bilan de 2014.

Frédéric Mérand, directeur du CERIUM

L’agressivité de la Russie fait partie des choses qu’on voyait venir. On sait depuis 20 ans que Moscou n’accepte pas la nouvelle donne en Europe orientale. Il y a un décalage profond entre l’influence que l’élite moscovite pense encore avoir et celle que nous lui accordons.

Parmi les scénarios prévisibles : l’Union européenne existe toujours, malgré les crises qui la traversent ; le Royaume-Uni et l’Espagne de même, après le référendum écossais et les velléités d’en tenir un en Catalogne. Ce n’est pas étonnant si, comme moi, on croit au pouvoir des institutions et de l’interdépendance. Un phénomène sur lequel je n’aurais pas parié, toutefois, c’est le retour de la France parmi les acteurs qui comptent dans la sécurité internationale. Pensons aux opérations militaires au Mali et en Centrafrique, aux frappes en Irak et au volontarisme sur la Syrie. Cet activisme contraste avec sa faiblesse économique.

En attendant Godot, c’est la supposée guerre que de nombreux experts annoncent depuis des années entre la Chine et ses voisins. L’an dernier, l’internationaliste John Mearsheimer a fait une conférence au CERIUM où il prédisait une détérioration de la situation dans la région, par exemple en mer de Chine du Sud ou à propos des îles Senkaku. Mais, bon, Mearsheimer prédisait l’implosion de l’Europe il y a 20 ans…

Pour l’instant, les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) n’ont pas réussi à proposer une solution de rechange à l’ordre mondial créé par les Américains et les Européens. Le poids des Occidentaux diminue dans l’économie, la démographie et les dépenses militaires, mais les institutions qu’ils ont créées demeurent attrayantes.

Philippe Faucher, professeur de science politique à l’Université de Montréal

À la suite à la crise financière de 2008, plusieurs ont constaté que les pays du BRICS avaient mieux réagi et étaient parvenus à maintenir d’importants taux de croissance. Malheureusement, depuis 2012, et la tendance s’est confirmée en 2014, leur performance est en déclin marqué. Les facteurs de ralentissement sont nombreux : défaillances dans les infrastructures (énergie, transport, communications), retards dans l’application des réformes de régulation des marchés et le tournant délicat visant l’expansion du marché intérieur en Chine.

La baisse marquée des prix du pétrole n’a pas été anticipée. Le prix moyen était de l’ordre de 110 $US en 2013. Le pétrole se transige aujourd’hui sous la barre des 60 $US. L’offre a augmenté, alors que la demande est en baisse et que les réserves sont pleines. Après le gaz, l’augmentation de l’offre à partir de la production de pétrole de schiste aux États-Unis a provoqué une baisse importante des importations. La demande suit la baisse de l’activité économique, à laquelle s’ajoutent les effets sensibles des innovations qui augmentent l’efficacité énergétique des équipements. Une baisse aussi marquée (environ 50 % depuis juin) aura un effet bénéfique sur les finances des pays importateurs qui est susceptible de favoriser une augmentation de la demande.

Valérie Amiraux, professeure de sociologie à l’Université de Montréal

En 2010-2011, les mouvements de protestation en Libye, en Égypte, en Tunisie et en Syrie ont surpris tout le monde, à commencer par les spécialistes de la région. La capacité de mobilisation d’une partie des populations venait directement défier l’idée d’une incapacité politique de la région à construire les conditions de la justice sociale et de la démocratie.

En 2014, donc avec peu de recul sur des situations loin d’être stabilisées, force est de constater la capacité d’adaptation des régimes autoritaires. Le politologue Steven Heydemann parle de la « résilience » des régimes autoritaires : soit qu’ils poursuivent l’ajustement progressif de leur mode de gouvernance aux revendications sociales et politiques de leurs populations et aux exigences internationales (engagé, dans la plupart des cas, depuis les années 1980), soit qu’ils durcissent la logique répressive.

Et, comme dans toute généralisation digne de ce nom, il y a bien sûr des exceptions notables et remarquables à ce modèle, en l’espèce, la Tunisie.

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