Information internationale: l’épreuve des faits

Soldats prorusses à Donetsk en août dernier
Photo: Alexandr Osinskiy Agence France-Presse Soldats prorusses à Donetsk en août dernier

L’actualité internationale a fait un bond dans les médias québécois au cours de la dernière année. Selon les chiffres d’Influence Communication rapportés mardi par Le Devoir, le poids des informations sur le monde a grimpé de 260 % par rapport à 2013. Parmi ce qui a fait les manchettes, quel événement a été le plus déterminant pour l’ordre international ? Lesquels ont été sur ou sous-médiatisés ? Trois experts livrent leurs réponses dans cette deuxième de quatre entrevues sur le bilan de 2014.

Frédéric Mérand, directeur du CERIUM

Commençons par ce qui me semble adéquatement médiatisé : le conflit en Ukraine, qui a été l’objet d’une large couverture, présentant différents points de vue et produisant à mon sens une véritablement réflexion stratégique : on n’en est plus à apaiser la Russie, mais à rassurer les Ukrainiens sans élargir le conflit. C’est un événement important, notamment parce qu’il a entraîné une détérioration des relations avec la Russie.

Il est peut-être tôt pour le dire, mais je crois que la menace djihadiste que représente le groupe État islamique (EI) et la question des jeunes radicalisés est exagérée. C’est tragique pour les habitants de la région et probablement inacceptable sur le plan politique, mais cela n’engendre pas une reconfiguration de la sécurité mondiale ou une guerre pire que celle en Syrie. Sur l’EI, je suis inquiet de l’unanimisme des médias et du silence des experts.

Selon moi, l’opinion publique continue à sous-estimer la menace que représentent les changements climatiques. Une bonne nouvelle, toutefois : les Européens ont adopté des mesures ambitieuses et les États-Unis et la Chine sont parvenus à un accord qui prépare la Conférence de Paris, fin 2015.

Philippe Faucher, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal

Je partage l’avis selon lequel le conflit en Ukraine est le plus préoccupant pour l’ordre international. La crise est certainement sévère, car elle met dangereusement en cause, comme au temps de la guerre froide, les relations entre la Russie et l’Occident. L’ordre mondial a besoin de la participation de la Russie, autant pour la gestion des conflits régionaux que pour le bon fonctionnement des institutions de la gouvernance internationale, tel que le Conseil de sécurité. Son apport est aussi indispensable à la lutte contre les changements climatiques. Indépendamment de la responsabilité imputée aux dirigeants du Kremlin, on ne doit pas gouverner contre la Russie.

Les messages d’espoir se sont multipliés ces dernières années pour annoncer les progrès réalisés en Afrique dans la lutte contre la pauvreté et l’accélération du développement économique. Certes, la situation s’est améliorée, mais le retour en force de l’Ebola, avec plus de 6500 morts à ce jour, nous rappelle le travail considérable et indispensable à faire pour mettre à niveau les services de santé, créer les infrastructures de base, soutenir la prévention, éduquer les populations et développer des traitements efficaces.

Valérie Amiraux, professeure de sociologie à l’Université de Montréal

Il me semble important de souligner les différentiels de médiatisation qui existent entre certains conflits et la difficulté à accéder à une information fiable sur plusieurs sujets d’actualité. Tout cela vient fortement distordre la perception des gens sur l’importance relative de ces derniers.

Plusieurs exemples illustrent cela en 2014 : les pics de médiatisation autour du conflit entre Israéliens et Palestiniens pendant l’été, puis l’effacement de la couverture du conflit ; l’indifférence d’une large part de l’opinion publique à propos du drame que vivent les Syriens depuis bientôt quatre ans ; les paniques médiatiques orchestrées à partir des profils de certains types de « djihadistes » — l’Occidental converti à l’islam — au détriment d’autres, tels les Occidentaux qui rejoignent les rangs de l’YPG — les Unités de protection du peuple, la branche armée du Parti de l’union démocratique kurde — à Kobané, en Syrie.

Cela soulève la question plus générale de l’accès des citoyens à l’information internationale. Sur certaines zones, en raison de la complexité des situations et de la difficulté pour les journalistes d’accéder aux territoires en guerre, la connaissance des faits et la diffusion d’interprétations contradictoires, certes, mais argumentées, sont inégalement distribuées, d’autant que la communication est devenue une arme de guerre. La scandaleuse entrevue du président syrien, Bachar al-Assad, par l’hebdomadaire Paris Match à la fin du mois de novembre en est le sinistre rappel.