Le geste «isolé» d’un homme «instable»?

Une otage qui a réussi à s’enfuir se réfugie auprès des policiers.
Photo: Rob Griffith Associated Press Une otage qui a réussi à s’enfuir se réfugie auprès des policiers.

La prise d’otages de Sydney s’est conclue lundi par la mort de deux otages et de l’assaillant. Ce dernier, présenté comme un militant islamique radical, a lié son geste à la lutte menée par le groupe armé État islamique (EI). Mais quel sens donner à son acte dans la mesure où il souffrait « d’instabilité mentale » ? Des experts appellent à la prudence.

Après quelque 16 heures d’angoisse et de tension, des policiers d’élite ont mené vers 2 h 30 heures mardi matin (heure locale) l’assaut contre le café où étaient retenus un total de 17 otages. L’attaque a été précédée et suivie d’une certaine confusion, des otages surgissant en courant d’une porte de service alors que des détonations fendaient l’air, le tout diffusé en direct à la télévision.

La police a confirmé un peu plus tard que le preneur d’otages avait été touché par balles dans l’opération. Un homme de 34 ans et une femme de 38 ans ont aussi été tués dans l’assaut, alors que six autres personnes ont été blessées.

Selon le premier ministre australien, Tony Abbott, le preneur d’otages d’origine iranienne « avait un lourd passé de violence, était imprégné d’extrémisme [religieux] et souffrait d’instabilité mentale ». Au cours de la prise d’otages, « il a cherché à parer ses actes des symboles du culte morbide de l’EI », l’organisation État islamique dont les combattants mènent le djihad en Irak et en Syrie, a-t-il fait remarquer. M. Abbott a aussi parlé d’un acte justifié par des « motifs politiques ».

Monis, un homme de 50 ans qui se présentait comme un musulman radicalisé et persécuté par les autorités en raison de sa foi, a forcé des otages à tendre sur la vitrine du Lindt Chocolat Cafe un drapeau noir portant des caractères arabes mentionnant la « shahada », la profession de foi musulmane : « Il n’y a de Dieu qu’Allah, et Mahomet est son prophète ». Il avait aussi exigé qu’on lui apporte un drapeau de l’EI.

La prise d’otages est survenue dans le contexte où l’Australie — comme le Canada — est menacée de représailles par le groupe EI. En septembre, des responsables de l’organisation terroriste avaient appelé ses partisans à tuer des ressortissants des pays ayant participé aux opérations dans le nord de l’Irak. Canberra et Ottawa ont, dans la foulée, rehaussé leur niveau d’alerte et adopté des mesures visant à prévenir les actes terroristes.

Des antécédents

Arrivé en Australie en 1996, Monis avait déjà eu affaire à la justice. Il a été condamné pour avoir envoyé des lettres d’injures aux familles de soldats australiens morts au combat en Afghanistan. Avant la prise d’otages, il était en liberté conditionnelle en attendant d’être jugé pour complicité de meurtre suivant le décès de son ex-épouse. Il était également mis en cause pour 36 faits d’agressions et de sévices sexuels remontant à 2002.

Cité par la chaîne de télévision ABC, son ancien avocat, Manny Conditsis, a exclu la possibilité d’un geste concerté. « C’est un individu dérangé qui a commis un acte terrifiant », a-t-il dit. La police a affirmé qu’il « s’agit d’un acte isolé ».

Toutefois, le simple fait que cet « acte isolé » ait impliqué le nom du groupe EI lui a donné une résonance internationale immédiate, observe Sami Aoun, spécialiste du Moyen-Orient. « Il faut être prudent devant des actes terroristes enrobés dans un discours djihadiste et islamiste », dit-il. Dès qu’on attache un discours religieux à un geste de ce type, « ça marque plus l’imaginaire qu’un crime social », remarque le professeur et chercheur.

M. Aoun fait valoir que les « loups solitaires » derrière les attentats de Sydney, Saint-Jean-sur-Richelieu ou Ottawa présentent tous un « chevauchement entre des cas psychiatriques et des pertes de repères sociaux et identitaires, qui ont à un moment de leur illumination adopté l’expression islamiste. La question est toujours de savoir s’ils en sont arrivés là seuls, ou en étant téléguidés à travers les réseaux sociaux. »

« Il ne faut pas banaliser le discours djihadiste, même quand il vient d’êtres dérangés. Mais il ne faut pas le surdramatiser non plus », pense M. Aoun.

Le sociologue Rachad Antonious (UQAM) appelait lui aussi à la prudence, lundi. « On ne sait pas si c’était avant tout quelqu’un de dérangé, ou quelqu’un qui était un islamiste dérangé. »

Comme son collègue Aoun, M. Antonious note que « d’accoler le mot islam à un événement suffit pour qu’on en change complètement la lecture. Il faut prendre au sérieux la menace — le dogmatisme de la radicalisation —, mais il ne faut pas crier au loup à tout bout de champ et tirer des conclusions avant de comprendre. »

Le premier ministre canadien, Stephen Harper, a diffusé un communiqué en fin de journée pour dénoncer un « acte barbare éhonté commis contre des civils innocents qui vaquaient simplement à leurs occupations quotidiennes. Le Canada et nos alliés resteront fermes et agiront de concert contre ceux qui menacent la paix, la liberté, la démocratie et les valeurs qui nous tiennent à coeur », a-t-il dit sans évoquer le terrorisme.

23 commentaires
  • jean-charles chebat - Inscrit 16 décembre 2014 03 h 11

    "Islamiste dérangé"...

    C'est l'expression de Rachad Antonius pour parler du terroriste de Sydney. Cela me semble être un pléonasme.

  • Denise Lauzon - Inscrite 16 décembre 2014 06 h 08

    Un homme dangereux en liberté...

    Avec un passé criminel aussi lourd, cet homme n'aurait pas dû être en liberté.

    • Serge Lemay - Inscrit 16 décembre 2014 10 h 27

      Quand vous parlez d'hommes dangereux en liberté, je pense tout de suite aux polices qui ont tué et blessé les otages...

  • Michel Vallée - Inscrit 16 décembre 2014 07 h 11

    Le geste «isolé» d’un homme «instable»...

    Le geste «isolé» s'accumule...

    La quelque centaine d'écoliers abattus hier dans une école élémentaire est-elle aussi à mettre sur le compte d'un geste «isolé» commis par des hommes «instables» agissant de concert ?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 décembre 2014 07 h 34

      D'accord avec vous. Le dénominateur commun est l'islam. Le nombre d'actes de violence perpétrés au nom de cette religion se multiplient, donc il est tout à fait légitime pour les populations de s'inquiéter. Il n'y a pas un jour qui passe sans nouvelle portant sur l'islamisme et tout ce qui en découle, jusqu'à nos portes... Et dans notre politique intérieure.

    • Raymond Lutz - Inscrit 16 décembre 2014 07 h 43

      Non. Ceux qui tiennent à s'informer liront Juan Cole au sujet de ce drame.

  • Raymond Lutz - Inscrit 16 décembre 2014 07 h 28

    Donc la réponse à la question du titre est oui?

    Oui, c'est un cas de santé mentale (comme ici au Canada) mais l'AFP et le Devoir veulent nous faire penser autrement.

    Et j'aime bien la finale de l'article: "Harper n'a pas évoqué le terrorisme, nous le ferons pour lui"

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 décembre 2014 09 h 41

      Vous changez la dernière phrase de l'article et mettez le tout entre guillements comme une citation, et ensuite vous vous permettez de mettre en garde les lecteurs contre toute conclusion hâtive?

    • claire Piché - Inscrit 16 décembre 2014 09 h 52

      Les djihadistes ne sont pas des malades mentaux. L'acte commis par cet islamiste est un des procédés stratégiques de la guerre sainte. Les djihadistes de la guerre sainte opèrent à divers niveaux et lieux en groupes organisés ou en solo. On les nomme « djihadistes » lorsqu'ils attaquent en groupe organisé mais « islamistes » lorsqu'ils agissent en solo.

      Le kamikaze agit en solo et ce n'est pas un malade mental. Monis est tout simplement un kamikaze « nouveau-genre ». Au lieu de se faire exploser, il s'arrange pour que d'autres le fassent pour lui. à l'instar de Mohamed Mehra.

  • Magali Marc - Inscrit 16 décembre 2014 08 h 14

    belle réussite

    Comme ça l'État Islamique réussi à mobiliser les malades mentaux et les détraqués. Quelle succès...