Une année particulièrement violente?

Conflit en Ukraine, émergence du groupe État islamique en Irak et en Syrie, guerre entre Israël et Gaza… L’actualité internationale au cours de l’année qui s’achève peut laisser croire que 2014 aura été particulièrement violente et chaotique. Est-ce vraiment le cas ? Trois experts livrent leur analyse dans cette première de quatre entrevues sur le bilan de 2014.

Frédéric Mérand, directeur du CERIUM Plus violente ? Pas vraiment. Le psychologue Steven Pinker et d’autres ont montré le déclin tendanciel et marqué de la violence dans le monde depuis 100 ans. L’Ukraine et la guerre civile que mène le groupe État islamique sont des tragédies humaines et politiques, mais elles ne marquent pas un regain de violence à l’échelle mondiale. Évidemment, avec 200 000 victimes, la guerre en Syrie est d’un autre ordre.

Plus chaotique ? Peut-être. L’impression de chaos vient, d’une part, de la surestimation de ce que l’Occident peut accomplir. Par exemple, les Américains et les Européens n’ont jamais été en mesure d’empêcher la Russie de s’ingérer en Ukraine. D’autre part, elle vient du fait que plusieurs de ces conflits échappent aux catégories traditionnelles de la souveraineté. Nous manquons de concepts pour bien les cerner. Le groupe État islamique en est l’exemple éclatant. Mais pensons aussi à la « guerre de l’information » menée par la Russie avec ses « petits hommes verts » au mépris du droit de la guerre en Ukraine. La présence de ressortissants européens en Syrie et en Irak, souvent très jeunes, est aussi un phénomène nouveau dont nous avons du mal à faire sens.

Philippe Faucher, professeur de science politique à l’Université de Montréal L’année 2014 ne se démarque pas. Elle aura été au moins aussi violente que les précédentes. C’est le type de violence qui évolue. Les affrontements dégénèrent, ils impliquent ou ciblent les populations civiles et bouleversent les vies des plus vulnérables. C’est ainsi que ceux par qui la violence arrive engendrent un chaos durable. Le conflit syrien a provoqué le déplacement de milliers de réfugiés dans les pays voisins : en Turquie, au Liban, en Jordanie. Très vite, les camps débordent et les conditions de vie se détériorent.

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés recense au total près de 11 millions de réfugiés et plus de 17 millions de déplacés internes. Tous ces gens vivent dans des conditions précaires et ont vu le cours de leur vie interrompu par les violences. Tous sont durablement marqués. Le tout dernier rapport de l’UNICEF rappelle la vulnérabilité des enfants : les maladies, les mauvais traitements, l’absence d’école, la malnutrition… Autant d’avertissements sur le chaos à venir.

Autre cas exemplaire en 2014 : le massacre des 43 étudiants mexicains, victimes de la collusion entre narcotrafiquants, policiers et autorités locales. Un enchevêtrement de responsabilités qui épuise les capacités de réformes des dirigeants nationaux.

Valérie Amiraux, professeure de sociologie à l’Université de Montréal Il me paraît difficile de juger si la violence s’intensifie. Mais ce qu’il faut peut-être souligner, c’est que si les États en restent les détenteurs principaux à l’échelle planétaire (les mobilisations contre les violences policières aux États-Unis ces dernières semaines sont venues le rappeler), d’autres acteurs en deviennent les producteurs et les relais.

L’impression de chaos vient certainement de la lisibilité plus difficile des situations de conflits, laquelle est liée à cette multiplication des sources de production de la violence : États engagés directement dans les conflits, coalitions internationales, bras armés de formations politiques, insurgés, milices, réseaux terroristes. La Syrie est, tristement, l’illustration parfaite de cette situation.

Il faut aussi souligner que la violence est devenue endémique dans plusieurs territoires traversés par des conflits qui durent, s’enlisent ou s’internationalisent avec des effets incommensurables pour les civils. Pour ne parler que de la zone moyen-orientale, certains conflits durent depuis bientôt un siècle (le conflit dit kurde) ou 60 ans (Palestine-Israël). Certains gouvernements maintiennent un niveau élevé et quotidien de répression contre leurs populations — c’est le cas du régime syrien —, alors qu’ailleurs, la fin officielle des combats pour les uns ne signifie pas la disparition de la violence pour les autres, comme en Irak depuis 2003.