Michaëlle Jean, la nouvelle voix de l’OIF

Michaëlle Jean sera la nouvelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), et c’est la première fois qu’une femme mais également qu’une personne non africaine occupe un tel poste. Choisie en l’absence d’un consensus sur un candidat africain, au terme d’un suspense fait des jeux de coulisses d’une cinquantaine de chefs d’État des pays membres, elle est, pour certains, une candidate de compromis.

Appuyée par les délégations canadienne, québécoise, néo-brunswickoise et haïtienne, l’ex-gouverneure générale a mené une campagne soutenue pendant plusieurs mois, qui l’a menée dans plusieurs États de la Francophonie. Sa tournée a culminé cette fin de semaine à l’occasion du sommet de l’OIF, rencontre à laquelle ont participé plus de 3000 personnes, dont 600 journalistes.

Plusieurs dignitaires, dont le président du Sénégal, Macky Sall, ont attribué sa victoire à ses grandes qualités et à son charisme et plusieurs ont mentionné que sa nomination représentait un « beau symbole ». « La Francophonie doit être une organisation ouverte et en phase avec son temps et le choix d’une femme comme Michaëlle Jean est un choix […] qui s’impose pour notre espace et qui va faciliter le consensus », a dit M. Sall, à la clôture de ce sommet sur le thème « Femmes et jeunes en Francophonie : vecteurs de paix, acteurs de développement ».

Le premier ministre québécois, Philippe Couillard, s’est dit fier que ce soit une femme québécoise qui soit la première à diriger la Francophonie et il parle d’un « geste symbolique très fort ». Quant au premier ministre du Canada, Stephen Harper, il a souligné que cette nomination était « un grand honneur » pour le Canada et que cela confirmait l’importance du rôle que joue le pays dans la Francophonie.

Pour ne pas laisser paraître une certaine division et éviter de tenir un vote secret, certains, dont le président français François Hollande, ont fait pression sur les chefs d’État pour qu’ils en arrivent à un consensus. Des discussions ont eu lieu à huis clos entre les pays représentant les diverses candidatures. « Ils auraient pu considérer qu’une campagne avait été faite et vouloir un aboutissement par vote, mais les chefs d’État concernés ont accepté cette discussion », a-t-il expliqué lors d’une conférence de presse post-sommet.

Long suspense

Le suspense aura effectivement duré jusqu’à la fin et les rumeurs n’ont cessé de circuler, le président français parlant même d’un sommet qui a donné lieu à « des inspirations théâtrales ». L’ambiance aura été composée de longues attentes et de fébrilité tout au long de ce sommet, qui aurait pu être comparé à un conclave, n’eût été de l’absence de fumée blanche. La décision devait être annoncée vers midi, mais le huis clos s’est étiré même après 14 h.

Si la désignation d’un nouveau secrétaire général n’a pas été aussi simple que les fois précédentes, c’est que plusieurs, dont Jean Claude de l’Estrac, l’un des plus sérieux candidats, tenaient absolument à ce que le successeur soit africain. Une loi non écrite le suggère, puisque le siège de l’OIF est à Paris et que l’administrateur était quelqu’un du Nord. Le Sénégalais Abdou Diouf était en poste depuis 2003 et, avant lui, le premier secrétaire général, à la création du poste en 1997, avait été l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali.

Absence de consensus africain

En plus du Mauricien de l’Estrac, trois autres candidats étaient en lice (cinq au total avec Mme Jean), soit Pierre Buyoya, du Burundi, et Agustin Nze Nfumu, de la Guinée-Équatoriale. Mais les dirigeants africains de l’OIF, qui sont majoritaires avec 30 États membres sur 57, ne se sont jamais entendus. « Devant le constat d’une non-candidature unique africaine, évidemment, tout le monde s’est retrouvé avec elle », a dit le président sénégalais, à la clôture du sommet, paraissant néanmoins très heureux du choix.

Babacar Justin N’Diaye, journaliste et analyste politique, illustre le processus de sélection par une image forte : « Ce fut un accouchement aux forceps », a-t-il souligné au Devoir. Comme de l’Estrac l’avait mentionné à des journalistes samedi soir, il est d’avis que cette impasse lui a permis de se faufiler. « Cela lui a été indiscutablement bénéfique », a soutenu M. N’Diaye.

Sans surprise, puisqu’il s’y attendait advenant que Mme Jean soit désignée, le Québécois Clément Duhaime, l’actuel administrateur de l’OIF, devra céder sa place pour un meilleur équilibre de représentation. Un Africain lui succédera, ce qui a d’ailleurs facilité l’atteinte d’un consensus.

Michaëlle Jean se défend d’avoir été la candidate par défaut. « Je n’ai pas été élue en raison de l’absence d’un consensus autour d’un candidat africain, j’ai été élue par un consensus exprimé avec force par l’ensemble des pays », a déclaré cette ex-journaliste de Radio-Canada. Abdou Diouf a été reconduit pour deux mandats sans opposition, mais elle fait valoir que, au sommet de Beyrouth, lorsqu’il a fallu trouver un successeur à Boutros Boutros-Ghali, les discussions ont été tout aussi longues. Ex-gouverneure générale, envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti et chancelière de l’Université d’Ottawa… Elle insiste sur le fait qu’elle est connue et respectée du milieu. « Je ne suis pas arrivée en inconnue, vous savez. Ces chefs d’État savaient qui je suis. J’étais en Algérie, au Maroc, je ne suis pas du tout arrivée en inconnue. »

De nombreux défis

Samedi, dans leurs allocutions, de nombreux chefs d’État ont rappelé les orientations économiques que doit adopter la Francophonie. Mme Jean a assuré que c’était l’un des chantiers sur lesquels elle allait travailler.

Mais, dès le début de son mandat de quatre ans, Mme Jean devra d’abord oeuvrer à être rassembleuse pour les Africains, un peu ébranlés, car « la compétition a été très serrée et très fiévreuse et elle laissera quelques séquelles, croit l’analyste Babacar Justin N’Diaye. Il faudra qu’elle fasse en sorte que l’Afrique retrouve sa ferveur après cet échec et cette frustration. Elle devra déployer une offensive de charme. »

Défi qu’elle saura surmonter sans peine, ajoute-t-il. « Elle est à la hauteur de ces défis, étant du Nord et du Sud à la fois. C’est aussi une grande dame et, en Afrique, les gens sont très sensibles à ces choses. »

Selon lui, les États africains ont été les artisans de leur propre échec. « Ils sont d’autant plus frustrés que l’Afrique représente le plus grand bassin de la Francophonie, en matière de locuteurs et même d’attachement historique et même psychologique à la langue française, a-t-il fait remarquer. Mais, comme dans toute chose, il a fallu trancher. »

Lisa-Marie Gervais est à Dakar à l’invitation de l’OIF.

L’OIF c’est…

80 États : 57 membres avec droit de vote et 23 observateurs (dont trois nouveaux : Mexique, Kosovo, Costa Rica)

Un budget d’environ 120 millions
29 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 1 décembre 2014 00 h 59

    Mauvais augure

    Cete nomination ne dit rien qui vaille aux francophones de coeur. Mme Jean a un passé politique fort orienté contre le fait francophone québécois, et même canadien. On n'a qu'à se rappeller que lors des fêtes du 400ème de Québec, elle n'a jamais prononcé le mot Québec. Elle a préféré dire "Canada". Commande politique.

    Le gouvernement Couillard est bien sûr ravi. Pourvu que le Québec soit réduit et oublié.

  • Guy Lafond - Inscrit 1 décembre 2014 04 h 53

    Félicitations à Madame Jean


    Une Québécoise et une Canadienne comme Secrétaire générale de la Francophonie, c'est tout un honneur qui retombera sur l'ensemble des francophones de la planète.

    Mme Jean est le produit d'une belle histoire pacifique entre hommes et femmes, entre le nord et le sud, entre gens de toutes les couleurs.

    Avec les Africains et avec les autres continents, nous lui souhaitons tout le succès désiré dans ses nouvelles fonctions.

    • André Hamel - Abonné 1 décembre 2014 15 h 33

      Cher Monsieur Lafond,

      Si madame Jean est le produit de quelque chose, c'est celui de son ambition personnelle et de son arrivisme.

      Elle est brillante, elle est jolie, elle a de la classe. En fait, elle a tout ce qu'il faut pour être une star ! Mais depuis que cette souverainiste convaincue a troqué ses convictions contre la grosse vie que lui offrait Paul Martin en la nommant Gouverneure générale, c'est sa crédibilité qui pose problème.

      André Hamel

      P.S. Lafond... Lafond... ça me dit quelque chose ça...

  • Sol Wandelmaier - Inscrite 1 décembre 2014 06 h 18

    Bravo!

    Un choix astucieux pour l'Afrique et un honneur pour le Canada...

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 1 décembre 2014 12 h 18

      Moi aussi cette nomination de l ex-representante de la reine d Angleterre et du Canada me plait enormement,le sapin passe aux Africains les incitera a se mettre a l anglais comme le premier ministre quebecois le fait si bien.Meme quand la politique ne mele pas des vrais affaires,elle se trompe autant. Jean-Pierre Grise

  • André Nadon - Inscrit 1 décembre 2014 06 h 26

    Le cheval de Troie!

    Après avoir réussi à placer son pion au Québec en la personne de Philippe Couillard qui n'ose même pas parler français en Islande de peur d'être incompris, grâce à la division des francophones du Québec, voilà que le Canada réussi le même coup à l' OIF, misant sur la division des Africains, en faisant élire cette parvenue qu'est Michaelle Jean, à l'image de nos pères fondateurs Parent, Lafontaine et Cartier.
    Toujours la même méthode, le patronage flattant l'ambition de ces personnages.
    Alors qu'il y a une assimilation galopante des francophones au Canada, sa représentante va sauver la Francophonie et le Québec perdre son représentant, Clément Duhaime. Bravo messieurs Harper et Couillard.
    Le ROC va maintenant diriger l'OIF et la France qui acquiesce sans plus.

  • Dominique Duhamel - Inscrite 1 décembre 2014 06 h 52

    interrogtation

    Comment une ancienne gouverneure générale du Canada (soit représentante de la reine Elisabeth II, chef de l’État canadien) peut-elle être élue à la tête de l'Organisation internationale de la francophonie?