«Notre obsession, c’est la diversité culturelle»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
L’administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie, Clément Duhaime
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie, Clément Duhaime

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Bras droit depuis bientôt neuf ans du secrétaire général, Abdou Diouf, le Québécois Clément Duhaime est à l’origine de la plus vaste réforme que l’Organisation internationale de la Francophonie ait connue. Pour cet administrateur, il s’agissait de rendre l’organisme plus efficient et de faire figure de modèle en matière de bonne gouvernance, afin de consacrer plus de temps, d’argent et d’énergie à ce pour quoi l’OIF a été créée, c’est-à-dire la solidarité et la coopération dans un contexte de langue française.

Pour la première fois dans toute l’histoire de la Francophonie, la course au secrétariat général est très disputée puisque, outre la Canadienne Michaëlle Jean, trois autres candidats font campagne. Traditionnellement, le secrétaire général est désigné par consensus. Comment allez-vous procéder cette année ?

Nous ne désespérons pas que, cette fois encore, les cinquante-sept chefs d’État et de gouvernement des pays membres parviennent à un consensus par la discussion. Cinquante-sept et non soixante-dix-sept, puisque les États observateurs ne procèdent pas à cette désignation. C’est une volonté que les règles de succession soient très souples. Cette fois, il y a plusieurs candidats. Tous ont fait une tournée à travers la Francophonie, ils ont des blogues dans lesquels ils expliquent leur programme respectif, ce qu’ils souhaitent modifier, les dossiers qu’ils veulent mettre en avant. Dans le même temps, il y a déjà des rencontres entre les chefs d’État pour qu’un consensus émerge avant ou pendant la tenue du sommet.


Depuis votre arrivée au poste d’administrateur, en janvier 2006, vous avez opéré une grande réforme des institutions. En quoi a-t-elle consisté ?

J’ai travaillé en tandem avec Abdou Diouf. Lui est le visage et la voix de l’organisation. Il trace la ligne. Je m’assure que l’OIF soit capable de la mettre en oeuvre. En fait, j’ai fait entrer au sein de l’organisation la politique du résultat et la bonne gouvernance. Comment demander à nos membres d’être transparents et de bien gérer leurs affaires si nous ne sommes pas nous-mêmes exemplaires ? Sur les 80 millions d’euros du budget dont nous disposons (110 millions de dollars), 60 % allaient dans l’administration lorsque je suis entré en poste. Aujourd’hui, c’est 21 %.


Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?

D’abord par un programme de ressources humaines de haute qualité. Nous avons aujourd’hui environ 300 employés, soit 20 % de moins qu’au début des années 2000. Ils sont mieux formés, plus jeunes, le réseau est plus efficace. Nous avons maintenant un siège social à Paris, alors que nos services étaient jusque-là dispersés sur quatre sites, ce qui générait un gaspillage. Le fait que le secrétaire général et l’administrateur sont maintenant dans les mêmes bureaux rend le travail plus efficient. Nous avons 220 employés à Paris, mais aussi 75 environ délocalisés dans 10 représentations sur le terrain et bientôt 11, puis 12. Ainsi, le secrétariat général est plus réactif et nos programmes répondent mieux aux besoins réels.

Concrètement, quelles sont les conséquences de tout ce remue-ménage sur le terrain ?

Le nombre de programmes est passé d’une centaine à 25 environ, mais ils sont plus efficaces et plus fédérateurs. Parce que nous avons une image de bons gestionnaires, nous parvenons à trouver des financements externes. Je vais annoncer à Dakar que nous avons d’ores et déjà trouvé 20 millions d’euros (30 millions de dollars) en provenance notamment de l’Union européenne ou encore de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), afin de financer notre prochain plan d’action pour les quatre prochaines années. Ce sont des sommes qui s’ajoutent aux 80 millions de notre budget annuel, qui, eux, proviennent de nos États membres.


Qui participe selon quelle grille ?

Nous classons les pays selon quatre catégories : les riches, les émergents, ceux qui sont en voie de développement et les moins avancés. Évidemment, la plupart de nos États membres se trouvant en Afrique, la majorité se classe dans les deux dernières catégories. Tous les membres sont assujettis à une cotisation obligatoire, mais certains offrent volontairement plus. Ainsi, si on additionne les financements issus des gouvernements du Canada, du Québec et du Nouveau-Brunswick, qui sont tous les trois représentés dans les instances de la Francophonie, on arrive à peu près à la même somme que celle que verse la France.

Et tout cet argent sert à quoi ?

L’obsession qui est la nôtre, c’est la solidarité, la coopération et la diversité culturelle. Notre combat n’est pas contre la langue anglaise, contrairement à ce que certains prétendent, mais bien en faveur de la diversité linguistique. Nous avons d’ailleurs de grandes relations avec les autres organisations linguistiques, lusophones et hispanophones notamment. En toute humilité, je dois avouer que l’idée du Forum mondial de la langue française, dont le premier s’est tenu à Québec en 2012, a été piquée aux hispanophones. Bref, d’un côté, nous avons des équipes de recherche partenaires qui nous permettent de comprendre les situations et de trouver des solutions, et de l’autre côté, des forums et autres événements comme les Jeux de la Francophonie, qui sont des espaces de rencontre, entre les jeunes surtout. Et, sur le terrain, nous implantons des programmes de nature à promouvoir la démocratie, à prévenir les conflits, à favoriser le dialogue entre les peuples, les cultures et les civilisations, à protéger l’environnement, à renforcer les économies. Et, bien sûr, à soutenir l’éducation par le français.

En ce qui concerne ce dernier point, il devrait y avoir, d’ici 40 ans, plus de 750 millions de francophones, majoritairement en Afrique. Comment appréhendez-vous cela ?

Certains parlent même d’un milliard de francophones dans 40 ans… soit la deuxième langue la plus parlée au monde. Ça pose évidemment le problème de l’enseignement et de l’apprentissage d’un français de bonne qualité. Nous avons lancé, il y a six ans, l’Initiative francophone de formation à distance, qui nous permet de former des milliers et des milliers d’instituteurs grâce aux nouvelles technologies. Et, il y a deux ans, nous avons mis en place le programme Écoles et langues nationales en Afrique, implanté dans des pays où le français est la langue seconde, afin d’aider les enseignants à intégrer l’apprentissage du français dans un contexte où plusieurs langues coexistent. On sait en effet que les enfants réussissent mieux lorsqu’on respecte la langue qu’ils parlent à la maison. Ces deux programmes fonctionnent très bien et devraient nous aider à appréhender ce défi.

L’OIF et ses outils

« Alors que le Burkina Faso se retrouve à un tournant important de son histoire, l’intérêt supérieur de la nation doit guider un processus de transition civile. J’incite les parties à engager un dialogue ouvert à l’ensemble des composantes de la société afin que soient organisées dans les plus brefs délais des élections libres, fiables et transparentes, seule source de légitimité politique. »

C’est par ces mots que débutait le communiqué du secrétaire général de l’Assemblée parlementaire de la francophonie (APF), le député français Pascal Terrasse, émis quelques jours à peine après la démission du président burkinabé, Blaise Compaoré, à la suite de manifestations populaires dans les rues d’Ouagadougou visant à contrecarrer la volonté de celui qui régnait sur le pays depuis plus de 25 ans de modifier la Constitution pour pouvoir se représenter.

Composé de membres de 78 parlements ou organisations interparlementaires, l’APF est le partenaire de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) pour tout ce qui a trait à la paix et aux droits de l’homme. Grâce à ses prises de position et à des ateliers — représentativité des femmes en politique, implantation d’un réseau informatique et intranet pour une meilleure communication, plus efficace et transparente, coopération parlementaire dans la lutte contre le VIH-sida, la tuberculose et le paludisme, etc. — elle participe à la mise en place de la démocratie dans les pays du Sud notamment.

L’APF fait partie intégrante de tout l’arsenal dont dispose l’OIF pour se déployer sur le terrain. Au même titre que les quatre opérateurs que sont TV5 Monde, premier réseau international de télévision de langue française, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), axée sur la recherche et la formation, l’Association internationale des maires francophones (AIMF), qui donne aux édiles les clés pour devenir des leaders et les bons élèves en matière de démocratie locale et de développement régional, enfin, l’Université Senghor d’Alexandrie, qui offre depuis 25 ans des formations pluridisciplinaires consacrées au développement durable dans un contexte de mondialisation.

Autre outil aux mains de l’OIF : les deux organisations intergouvernementales que sont la Conférence des ministres de l’Éducation des pays ayant le français en partage (Confémen) et la Conférence des ministres de la Jeunesse et des Sports de la Francophonie (Conféjes).

Ces deux organismes se veulent des lieux d’échanges, de réflexion et de débats afin de mettre en place des politiques communes adaptables à l’échelle locale, sur des sujets aussi primordiaux que l’éducation pour tous, la participation associative, l’insertion socioéconomique des jeunes, la formation des formateurs et de l’élite sportive. Des organisations essentielles si on considère que la francophonie sera à 85 % africaine d’ici 2050, continent jeune par excellence, avec 50 % de sa population ayant moins de 25 ans, et que, sur les sept à dix millions d’entre eux qui entrent chaque année sur le marché du travail, seuls 15 % parviennent à trouver un emploi.