Petit précis de la Francophonie

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
En 1985, peu après l’élection de Brian Mulroney, Lucien Bouchard est nommé ambassadeur du Canada en France, où l’un de ses mandats était de négocier un accord qui permettrait la tenue de sommets francophones : « D’ailleurs, c’était un peu la mission que m’avait reconnue M. Lévesque lorsque je l’ai rencontré avant de partir pour Paris et qu’il m’a dit : “ Un de vos dossiers importants, c’est la francophonie ”. »
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En 1985, peu après l’élection de Brian Mulroney, Lucien Bouchard est nommé ambassadeur du Canada en France, où l’un de ses mandats était de négocier un accord qui permettrait la tenue de sommets francophones : « D’ailleurs, c’était un peu la mission que m’avait reconnue M. Lévesque lorsque je l’ai rencontré avant de partir pour Paris et qu’il m’a dit : “ Un de vos dossiers importants, c’est la francophonie ”. »

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie - Sommet de Dakar

Pourquoi un premier Sommet de la Francophonie en 1986 ? On devrait peut-être poser la question autrement : pourquoi le premier Sommet de la Francophonie n’a-t-il pas eu lieu avant 1986 ? À cause du Québec, bien sûr ! Petite histoire des grands sommets, en compagnie de Louise Beaudoin et de Lucien Bouchard.​
 

L’idée d’un sommet de la Francophonie est lancée dans les années 1960. Il aura fallu plus de 25 ans avant qu’elle ne se concrétise. C’est finalement à Versailles, le 17 février 1986, que s’ouvre la première conférence des chefs d’État et de gouvernement ayant en commun l’usage du français. C’est Léopold Sédar Senghor, l’ancien président du Sénégal, qui devait être fier, lui qui s’était fait l’un des plus ardents promoteurs de cette idée.

Le Canada était présent à ce Sommet. Le Québec y était aussi représenté, de manière tout à fait autonome, en occupant son siège sous l’appellation Canada-Québec. Pour la France, il était inimaginable qu’un sommet de la Francophonie ait lieu sans la présence du Québec, cette présence était une condition sine qua non de la tenue d’une telle instance. Que ces deux gouvernements siègent à cette même réunion internationale tenait presque du miracle. En fait, il n’y a pas eu de miracle, mais ce sont plutôt plusieurs séries de négociations intensives qui ont finalement mené à cet accord historique.

Depuis les élections générales de 1984 siégeait à Ottawa un nouveau premier ministre, Brian Mulroney, dont la victoire avait mis fin au long règne du Parti libéral et à celui de Pierre Elliott Trudeau. D’emblée, on sentait une ouverture et une écoute empathique à l’égard des préoccupations québécoises. Lucien Bouchard se souvient très bien de ce qui se passait à Ottawa à l’époque : « Je ne sais pas exactement dans quelle mesure Pierre Elliott Trudeau et René Lévesque ont négocié, mais je pense qu’ils ont vite vu qu’ils ne s’entendaient pas sur la place que le Québec souhaitait occuper dans ces forums. Tout a avorté, je pense, assez rapidement. Donc, le dossier était en l’état lorsque M. Mulroney est devenu premier ministre. »

De son côté, en 1985, Louise Beaudoin est à Paris, où elle occupe le poste de déléguée générale depuis 1983. Elle raconte avoir reçu un appel de Pierre Marc Johnson — qui venait tout juste de succéder à René Lévesque en tant que chef du Parti québécois et premier ministre — qui lui dit : « Il faut que tu rentres, que tu quittes ta fonction, je veux que tu reviennes comme ministre des Relations internationales avec un seul mandat, celui de négocier notre présence au Sommet de la Francophonie. »

À peu près au même moment, toujours en 1985 et peu après l’élection de Brian Mulroney, Lucien Bouchard est nommé ambassadeur du Canada en France, où l’un de ses mandats était de négocier un accord qui permettrait la tenue de sommets francophones : « D’ailleurs, c’était un peu la mission que m’avait reconnue M. Lévesque lorsque je l’ai rencontré avant de partir pour Paris et qu’il m’a dit: « Un de vos dossiers importants, c’est la Francophonie. »On se trouvait alors dans une situation non pas idéale, mais favorable pour entreprendre ce qui avait échoué jusque-là. » S’engagent alors des pourparlers intensifs.

Les négociations se déroulent désormais à deux niveaux : d’abord en France, où il faut réunir des dirigeants de pays francophones afin de définir les grandes lignes de ce que seront les sommets de la Francophonie. De leur côté, le Québec et le Canada se rencontrent aussi dans le but de délimiter les compétences fédérales et provinciales.

« À ce moment-là, il y eut une mise en place. Le président François Mitterrand a invité à se réunir à Paris les grands États fondateurs de la Francophonie : le Maroc, la Tunisie, la Belgique francophone, le Québec, le Canada, etc., et donc les pays les plus disposés à travailler pour lancer l’opération. Mais, en même temps, tout le monde savait bien qu’il fallait un accord entre Québec et Ottawa », se souvient Lucien Bouchard. Cet accord est signé en novembre 1985 et, quelque temps plus tard, il sera étendu au Nouveau-Brunswick : « C’était pendant la campagne électorale de 1985, on a trouvé un terrain d’entente et Brian Mulroney et Pierre Marc Johnson ont signé cette entente Canada-Québec qui prévoyait la participation du Québec aux sommets de la Francophonie. François Mitterrand était très content parce qu’il a pu convoquer en effet son sommet à Versailles, en 1986 », rappelle Louise Beaudoin.

Après Versailles, Québec

 

Lucien Bouchard le dit : « Versailles a été un sommet éclatant parce qu’il était historique, bien sûr, mais Québec, c’était un sommet très agissant, très actif et préparé de longue date. » Il était impressionnant, ce premier Sommet tenu dans le décor très formel du château de Versailles, avec ses 41 chefs d’État. Mais, une fois cette page d’histoire tournée, ce sera effectivement le Sommet de Québec, l’année suivant, qui jettera les bases des futures rencontres tout en raffermissant les liens entre pays francophones.

« Les acteurs de la Francophonie vous diront que le Sommet de Québec a été assez inoubliable », dira Lucien Bouchard, en rappelant quelques réalisations de ce sommet, par exemple l’adoption du logo et la confirmation des secteurs prioritaires de la Francophonie, soit l’agriculture, l’énergie, les sciences et le développement technologique, la langue ainsi que la communication et la culture. D’ailleurs, il est à noter que c’est Québec qui a hérité de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de la Francophonie.

De ce Sommet de Québec, Lucien Bouchard garde un souvenir ému. Pour lui, un des moments forts aura été l’ouverture du Sommet, avec tous les discours des hommes d’État réunis dans le grand Salon rouge de l’Assemblée nationale : « C’était très émouvant de se retrouver au siège de la Nouvelle-France avec tous les pays francophones du monde et avec le président français, le successeur de Louis XIV. »

Le Sommet de Québec a attiré bon nombre de journalistes. À l’époque, TVA a confié la couverture de la rencontre à un journaliste possédant quelques lettres de créance, M. René Lévesque… « Je me souviens bien de lui qui posait des questions, nous dit M. Bouchard, et un jour il y a eu un incident un peu drôle. La conférence de presse avait commencé en retard et, quand je suis arrivé au pupitre, M. Lévesque a levé la main pour se plaindre de notre manque de ponctualité… Nous avons tous éclaté de rire, sachant bien que M. Lévesque était un modèle de non-ponctualité. » René Lévesque mourra deux mois plus tard.

Depuis, les sommets ont lieu tous les deux ans, tant sur les continents africain qu’européen et américain. Moncton a eu le sien en 1999 et il s’en est tenu un second à Québec en 2008.

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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