La lutte contre le mariage forcé en Inde progresse

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Depuis 2003, l’Aide internationale pour l’enfance s’emploie à sensibiliser les habitants d’une dizaine de villages de pêcheurs dans la région de Vizianagaram, en Andhra Pradesh, un État du sud de l’Inde.
Photo: Ndranil Mukherjee Agence France-Presse Depuis 2003, l’Aide internationale pour l’enfance s’emploie à sensibiliser les habitants d’une dizaine de villages de pêcheurs dans la région de Vizianagaram, en Andhra Pradesh, un État du sud de l’Inde.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Après dix ans de travail, l’Aide internationale pour l’enfance constate une évolution des mentalités dans les dix villages indiens où elle intervient.

Le mariage forcé de petites filles est illégalen Inde. Pourtant, on calcule que près de la moitié des jeunes filles indiennes mariées qui sont âgées de 20 à 24 ans ont convolé en justes noces avant leur majorité. Cette tradition ancestrale est surtout perpétuée dans les milieux ruraux et les bidonvilles. Dès leur naissance, les filles sont promises à des hommes, souvent bien plus âgés qu’elles, qu’elles épouseront dès qu’elles auront leurs premières menstruations, parfois à l’âge de 10 ou 11 ans.

« L’intention des parents de ces jeunes filles, bien qu’elle ne soit pas justifiée, n’est pas mauvaise, remarque Roxana Robin, la fondatrice et la directrice générale de l’Aide internationale pour l’enfance (AIPE), un organisme de coopération internationale à but non lucratif qui lutte pour l’abolition du mariage forcé en Inde. Du moment qu’elles sont menstruées, elles peuvent tomber enceintes si elles sont violées, ce qui poussera leur communauté à les rejeter. Mais, si un abus sexuel commis par un étranger survient alors qu’elles sont mariées, les filles jouissent de la protection de leur mari. Pour les parents, l’avenir de leur fille passe par le mariage. Tout cela est attribuable à un manque d’éducation. »

C’est pourquoi, depuis 2003, l’AIPE s’emploie à sensibiliser les habitants d’une dizaine de villages de pêcheurs dans la région de Vizianagaram, en Andhra Pradesh, un État du sud de l’Inde. Ce travail de longue haleine lui a permis de faire diminuer considérablement le nombre de mariages forcés et de faire évoluer les mentalités des villageois.

Conséquences dramatiques

Sur place, l’AIPE peut compter sur l’aide d’ONG locales qui envoient sur le terrain des travailleurs sociaux, des infirmières et des enseignants issus de la collectivité. « Il faut d’abord convaincre le chef du village et les leaders de la collectivité de nous laisser organiser de grandes réunions où sont conviés tous les habitants, observe Roxana Robin. Nous avons toutefois un effet de levier important : l’AIPE subventionne les études des enfants de ces villages. En échange, nous demandons un peu de temps pour discuter des conséquences des mariages forcés. »

Les intervenants tentent de dissuader les familles de poursuivre cette pratique en mettant de l’avant deux arguments : la santé et l’éducation des jeunes filles. « Le corps d’une petite fille de 11 ou 12 ans n’est pas prêt à être soumis à des relations sexuelles, ni à accoucher d’un bébé, rappelle Roxana Robin. Plusieurs meurent en couches. Le taux de survie des nouveau-nés n’est pas très élevé non plus. D’autres naissent avec des malformations. »

Une fois mariées, les petites filles cessent de fréquenter l’école. « C’est fini : elles n’ont plus de libre arbitre, plus de vie, s’indigne Mme Robin. Elles appartiennent désormais à leur belle-famille, qui en fait ce qu’elle veut. Les filles tombent dans un état de servitude. Elles travaillent dans les champs toute la journée et, de retour à la maison, prennent soin de leurs beaux-parents, font le ménage, la cuisine, le lavage… Nombreuses sont celles qui sont battues non seulement par leur mari, mais par les parents de ce dernier. »

Les intervenants défont patiemment cet écheveau de croyances voulant que les filles naissent pour servir leur belle-famille. Peu à peu, les villageois se rendent compte que le mariage forcé est une forme d’exploitation… et qu’une fille éduquée peut se révéler drôlement utile ! « Une fille qui termine ses études se trouvera un emploi, sera payée et pourra ainsi aider ses parents si elle le veut », dit la directrice générale de l’AIPE.

D’âpres négociations

Souvent, les travailleurs sociaux interviennent directement auprès des familles ayant l’intention de marier leur petite fille. Ils sont deux, un homme et une femme. « Les messages passent mieux ainsi », estime Roxana Robin. Ensemble, ils négocient patiemment pour annuler ou encore repousser l’union, le temps que la fille termine son tenth grade, l’équivalent de la dernière année du secondaire. « Nous avons déjà repoussé un mariage de quatre ans, mais les négociations sont à recommencer chaque année », observe Mme Robin.

Même pour une annulation, le processus peut s’étirer sur des mois. La famille et la belle-famille craignent les répercussions d’une telle décision. S’ils ne respectent pas l’entente, les parents de la jeune fille peuvent être rejetés de leur village. Quant aux parents du futur marié, ils ne souhaitent pas perdre ce qu’ils pensent leur revenir de droit. « Nous avons échoué à quelques reprises, admet Roxana Robin. C’est très difficile à vivre. Mais, souvent, tout le monde finit par comprendre qu’il en va de la santé et de l’éducation de la fille. »

La lutte contre le mariage forcé progresse, mais « c’est un travail qui n’arrête jamais », constate la directrice générale. L’AIPE peut toutefois compter sur des alliés insoupçonnés : des pères sensibilisés à la cause qui se déplacent aujourd’hui de village en village pour mettre un frein à cette tradition. Dans une société qui demeure patriarcale, leur voix est indispensable pour l’avenir des jeunes filles.