Faut-il crier au loup solitaire?

Les chiffres sur le nombre d’attentats perpétrés par ceux qu’on appelle les « loups solitaires » varient passablement selon les estimations.
Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse Les chiffres sur le nombre d’attentats perpétrés par ceux qu’on appelle les « loups solitaires » varient passablement selon les estimations.
Les terroristes qui agissent en dehors des organisations connues sont difficiles à suivre. Il y en a eu à différentes époques, mais on en voit de plus en plus, et dans plusieurs pays.​
 

Le terrorisme international s’est-il décentralisé à un point tel que son « avenir » repose sur des individus ou de petits groupes qui agissent de façon indépendante, répondant à des mots d’ordre largement diffusés sur Internet mais ne recevant pas d’ordres précis ?

Les chiffres sur le nombre d’attentats perpétrés par ceux qu’on appelle les « loups solitaires » varient passablement selon les estimations mais, depuis quelques années, les experts d’Europe et d’Amérique du Nord y voient une menace grandissante.

Cette menace suscite d’autant plus d’inquiétude que l’Europe et les États-Unis, comme le Canada d’ailleurs, ont été presque entièrement épargnés par le terrorisme ces dernières années.

Cette sécurité est attribuable, au moins en partie, à la surveillance accrue et plutôt efficace qui s’est exercée après le 11 septembre 2001, même si des terroristes ont réussi à frapper à Madrid en 2004, à Londres en 2005 et à Boston en 2013.

Les frères Tsarnaëv, qui ont endeuillé le marathon de Boston, appartenaient probablement à la catégorie des « loups solitaires », en ce sens qu’ils ne semblaient pas obéir à des ordres donnés par un réseau terroriste formel. En France, Mohamed Mehra, qui a tué trois militaires avant de faire un carnage dans une école juive à Toulouse en mars 2012, pourrait lui aussi correspondre à cette description, tout comme Mehdi Nemmouche, qui a sévi dans un musée juif à Bruxelles en mai de cette année.

Des appels à tuer

Après que les États-Unis, puis la France et ensuite d’autres pays occidentaux, eurent commencé à bombarder ses positions au Moyen-Orient en août, le groupe armé État islamique a diffusé sur Internet des appels à tuer des citoyens des pays concernés, qu’ils soient des militaires ou de simples citoyens non musulmans.

Les auteurs des crimes commis cette semaine à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa semblent être les premiers à avoir répondu présent aux récents appels numériques au djihad.

Nous vivons dans un monde caractérisé par l’omniprésence des réseaux sociaux, qui peuvent devenir des outils de recrutement, tandis que les chaînes d’information continue, en diffusant en boucle des images violentes, peuvent inspirer les imitateurs. Ce qui est nouveau, c’est la capacité que semblent avoir les organisations terroristes d’accrocher les fragiles du ciboulot et les déprimés en quête d’une poussée d’adrénaline, en glorifiant la violence crue et en la dotant d’un vernis sacré.

L’an dernier, un professeur de sciences politiques américain, Jeffrey D. Simon, a publié sur la question un livre intitulé Lone Wolf Terrorism : Understanding the Growing Threath. Qu’ils obéissent ou non aux ordres lancés en vrac sur la Toile par de puissantes organisations comme le soi-disant État islamique, ce spécialiste soutient que les terroristes de la dernière cuvée sont difficiles à repérer et à arrêter. Outre qu’ils ne communiquent pas avec des complices ou des supérieurs, ils sont parfaitement libres d’innover, ce qui ne permet pas aux policiers de prévoir ce qui risque de se passer, selon lui.

M. Simon note que les loups solitaires existent depuis des décennies et qu’ils n’ont pas toujours eu de lien avec l’islam. Il mentionne notamment Thomas Kaczynski, alias Unabomber, que le FBI a traqué pendant 17 ans avant de finalement lui mettre la main au collet en 1995, le ou les terroristes qui ont empoisonné des pilules de Tylénol en 1982, les extrémistes qui ont fait sauter un édifice fédéral à Oklahoma City en 1995 et Anders Behring Breivik, le terroriste d’extrême droite qui a commis des massacres en Norvège en 2011.

Le groupe armé État islamique a attiré environ 12 000 étrangers, dont quelques milliers d’Occidentaux, en Syrie et en Irak. Les gouvernements du Vieux Continent, de l’Amérique du Nord et de l’Australie craignent que ces djihadistes commettent des actes de terrorisme une fois rentrés dans leur pays, après avoir été endoctrinés et formés au maniement des explosifs.

Dans une résolution adoptée à l’unanimité le 24 septembre, le Conseil de sécurité des Nations unies a enjoint à tous les pays d’empêcher leurs ressortissants de se joindre à des organisations extrémistes comme le groupe État islamique. Dans la foulée, plusieurs pays qui ne l’avaient pas encore fait se sont donné de nouveaux outils.

En France, où l’essentiel de la législation antiterroriste existe depuis 1986, on avait déjà élargi les pouvoirs de la police en 2001. On a ajouté récemment des dispositions qui permettent aux policiers de mieux pister les loups solitaires et de faire de la surveillance préventive sur Internet.

Au Royaume-Uni, où la liberté de parole est jalousement protégée, des imams extrémistes prêchaient la violence et la « guerre sainte » en toute liberté, notamment à la mosquée de Finsbury Park dans le nord de Londres, avant le 11-Septembre.

Les efforts faits ensuite par la police et le renseignement ont eu pour effet, entre autres, de déplacer l’activité extrémiste hors des mosquées, tout en favorisant l’émergence de nouveaux propagandistes indépendants du djihad.

Certains agissent ouvertement, comme le dénommé Anjem Choudary, dont le Washington Post a fait le portrait la semaine dernière. Il s’agit d’un prédicateur autoproclamé qui sévit également dans le nord de Londres. Il fait régulièrement l’éloge du groupe EI, mais en utilisant un langage qui l’a mis jusqu’ici à l’abri d’accusations criminelles.

Il est le fondateur ou l’animateur de plusieurs organisations islamistes, dont le réseau Sharia4 (comme dans « la charia pour »… le Royaume-Uni, la Belgique, etc.), qui a des ramifications dans plusieurs pays. Une bonne partie des Européens qui se joignent au djihad en Syrie ont fréquenté une des organisations de M. Choudary, selon les sources du Post.

Fin août, Londres a annoncé des modifications aux lois antiterroristes s’appliquant aux militants islamistes du cru qui veulent se rendre au Moyen-Orient ainsi qu’à ceux qui essaient de radicaliser leurs concitoyens. Les autorités britanniques ont également élargi la portée des lois qui permettent d’interdire certaines organisations.

Des initiatives citoyennes ont par ailleurs été prises dans divers pays, dont le Royaume-Uni. L’importante communauté musulmane de ce pays a réagi. L’organisation caritative Active Change Foundation, qui oeuvre auprès des jeunes musulmans, a lancé sur Twitter une vigoureuse campagne intitulée #NotInMyName après la décapitation de l’otage britannique David Haines. Des jeunes y expriment leur dégoût devant les gestes terroristes faits au nom de leur religion ou de leur culture.