Une mission insuffisante

Pour combattre le groupe État islamique (EI) en Irak et en Syrie, la coalition internationale dirigée par les États-Unis mène des frappes aériennes et fournit des armes aux groupes d’opposition. Mais pour réussir, la coalition ne pourra faire l’économie de troupes au sol, d’une solution à la guerre civile en Syrie et d’une stratégie politique pour enrayer le sentiment d’aliénation des sunnites, affirme Olivier Schmitt, spécialiste en études stratégiques et postdoctorant au CERIUM.

Frappes aériennes et aide aux groupes d’opposition sont-elles suffisantes pour venir à bout du groupe État islamique ?

Non. Les frappes aériennes peuvent contenir l’EI, réduire ses capacités militaires en éliminant des combattants ou en détruisant des matériels, mais elles vont atteindre leurs limites quand les troupes de l’EI changeront de tactiques en se dispersant et en se mêlant aux populations locales. Si l’on veut continuer une campagne militaire efficace, il faudra donc engager des hélicoptères (avec les risques afférents) et des troupes au sol (idéalement venant des États arabes) pour combattre les djihadistes : on ne pourra pas démanteler les structures proto-étatiques de l’EI, comme la collecte d’impôt ou la mise en place de services de police et de justice, seulement avec des frappes aériennes.

Or cela ne règle en rien la situation politique de fond qui a permis l’émergence de l’EI, à savoir la politique anti-sunnite de l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki en Irak et la guerre civile en Syrie.

Y a-t-il donc une dimension politique à la mission internationale à laquelle participent les États-Unis et d’autres nations ?

Il y en a une, notamment avec Bagdad, où le nouveau premier ministre, Haïdar al-Abadi, semble disposé à dépasser l’opposition chiites-sunnites. Mais ces choses prennent du temps et réformer les structures institutionnelles de l’État irakien pour permettre une plus grande inclusion des sunnites ou supprimer la corruption endémique dans l’armée ne se fait pas du jour au lendemain.

L’intervention militaire peut permettre d’offrir un peu de temps à Bagdad pour engager ces réformes et rétablir une forme de contrat social irakien incluant les sunnites. Toutefois, se pose toujours le problème de la guerre civile qui continue de faire rage en Syrie et qui constitue l’autre facteur d’émergence du groupe État islamique. Une solution politique au défi posé par l’EI suppose donc à la fois une réforme de l’État irakien et une sortie de la guerre civile en Syrie, qui pourrait passer par un soutien bien plus important que ce qui a été le cas jusqu’à présent à l’Armée syrienne libre, qui a connu une remontée en puissance depuis janvier 2014 et a remporté des batailles contre l’EI à Alep et à Idlib, de même que contre le régime, à Hama. La dimension syrienne semble pour l’instant absente de la stratégie de la coalition.

Une quarantaine de nations sont réunies derrière les États-Unis, dont l’Arabie saoudite, Bahreïn, la Jordanie, les Émirats arabes unis, le Qatar et même la Turquie. Unir ces puissances sunnites contre un groupe radical sunnite, n’est-ce pas un gage de légitimité et de réussite pour cette coalition ?

La légitimité dépend de l’audience à laquelle on s’adresse. Les Occidentaux sont ravis d’afficher le soutien d’États musulmans afin de montrer à leurs populations qu’ils ne sont pas seuls et que la situation n’a rien à voir avec l’invasion de 2003. Ces mêmes États musulmans sont au contraire beaucoup plus discrets sur leur contribution, notamment parce que leurs populations ont du mal à accepter de les voir s’allier aux États-Unis.

En même temps, il est improbable que l’intervention d’États musulmans ait un grand effet sur les militants de l’EI puisqu’ils considèrent les dirigeants de ces pays comme des apostats, des valets des Américains : cela renforce au contraire leur propagande. De même, les populations kurdes n’attachent pas une grande importance à la présence du Qatar ou de Bahreïn dans la coalition. L’intervention d’États musulmans, qui s’explique par la menace idéologique que fait peser l’EI en remettant en cause la légitimité de leurs dirigeants, a donc une fonction de légitimation politique auprès de certaines audiences seulement, en l’occurrence les populations occidentales.

C’est tout le problème des interventions?militaires contemporaines, qui sont toujours scrutées par une multiplicité d’audiences (nationales, adverses, alliées, neutres) simultanément : créer un discours cohérent pour l’ensemble de ces audiences relève de l’impossible.