Un Nobel de la paix indo-pakistanais

Elle musulmane, lui hindou. C’est un message à voix multiples que le comité norvégien a lancé en décernant conjointement le prix Nobel de la paix à l’adolescente pakistanaise Malala Yousafzaï et à l’Indien Kailash Satyarthi, pour leur combat contre l’exploitation des enfants et le droit à l’éducation.

« Le comité a tenu à remettre le prix à un hindou et à une musulmane, qui sont aussi respectivement un Indien et une Pakistanaise, dans un combat commun pour l’éducation et contre les extrémismes. » Dans le même temps, il a dit vouloir également envoyer un message de paix à l’Inde et au Pakistan, deux puissances nucléaires qui continuent d’entretenir, 67 ans après la partition de 1947, de fort mauvaises relations.

Malala Yousafzaï était à l’école vendredi, dans un cours de chimie, quand la nouvelle est tombée. « Ce prix est pour tous les enfants qui n’ont pas de voix », a-t-elle déclaré à la sortie des classes. Elle et M. Satyarthi ont exprimé le souhait que leurs premiers ministres respectifs se rendent avec eux à Oslo, le 10 décembre prochain, pour la remise du Nobel.

Âgée de seulement 17 ans, elle est devenue l’icône mondiale du droit des filles à l’enseignement, un engagement qui a bien failli lui coûter la vie quand des talibans ont tenté de l’assassiner il y a deux ans. Honnie par les intégristes, elle est de loin la lauréate la plus jeune en 114 ans d’histoire du Nobel.



Moins connu internationalement, mais personnalité importante de la société civile indienne, Kailash Satyarthi (60 ans) est un gandhien dans l’âme qui se bat depuis plus de 30 ans contre l’exploitation et le trafic des enfants travailleurs. « Je remercie le comité pour cette reconnaissance de la détresse de millions d’enfants qui souffrent », a réagi le discret lauréat indien auprès de Press Trust of India (PTI). Il est crédité d’avoir libéré environ 80 000 enfants travailleurs via Bachpan Bachao Andolan (« Mouvement pour sauver l’enfance »), l’organisation qu’il a fondée en 1980.

On évalue aujourd’hui à 168 millions le nombre d’enfants travailleurs dans le monde. Il y en avait près de 80 millions de plus en 2000. Il y aurait en Inde 60 millions d’enfants victimes de travail forcé (6 % de la population). « Je suis ravie par ce Nobel,a estimé Vrinda Narain, originaire de Delhi et professeure d’études féministes à McGill, mais je le serais encore davantage si cela sortait le gouvernement indien de son indifférence. »

Des livres et des crayons

Déjà donnée parmi les favorites au Nobel l’année dernière, Malala est consacrée au lendemain d’un anniversaire lugubre. Le 9 octobre 2012, des talibans pakistanais avaient intercepté son car scolaire dans la vallée du Swat, au nord-ouest du Pakistan, et lui avaient tiré une balle dans la tête, l’accusant de porter atteinte à l’islam pour la campagne qu’elle menait en faveur de la scolarisation des jeunes filles.

Depuis, elle a rarement quitté l’oeil des médias. Elle avait déjà reçu, le 20 novembre 2013, le prestigieux prix Sakharov pour les droits de l’homme au Parlement européen. Opérée dans son pays puis transférée en Grande-Bretagne où elle vit désormais, cette jeune femme d’un aplomb saisissant a refusé de se laisser intimider et multiplié les appels pour l’éducation et la tolérance. « Menons le combat contre l’analphabétisme, la pauvreté et le terrorisme, nos livres et nos crayons sont nos meilleures armes », a-t-elle déclaré de sa voix admirablement ferme l’an dernier dans un discours très applaudi à l’ONU.

Selon les Nations unies, 57 millions d’enfants en âge de fréquenter l’école primaire ne sont pas scolarisés dans le monde, dont 52 % de filles.

Le combat contre les ultraconservateurs

« Elle remplit de fierté le Pakistan et des Pakistanais », s’est félicité le premier ministre Nawaz Sharif, exhortant « les garçons et filles du monde entier » à « suivre son exemple ».

Au Pakistan, plus de cinq millions d’enfants n’ont pas accès à l’éducation, le pire taux de toute l’Asie. Ces dernières années, plus de 1200 écoles du nord-ouest ont été attaquées par les radicaux islamistes, souvent à la bombe. Le gouvernement mettant des années à les restaurer, des milliers de fillettes sont privées d’éducation, ou condamnées à étudier à ciel ouvert dans des bâtiments en ruines… « C’est un très grand moment pour le Pakistan, mais surtout pour nous tous de la société civile qui défendons les droits des femmes et l’éducation pour les filles », a commenté la militante féministe Marvi Sirmed.

Mais le plus grand défi pour Malala, souligne Lucie Peytermann, correspondante de Libération à Islamabad, reste sans doute de faire accepter son combat dans son propre pays, où elle est encore largement critiquée par une partie conservatrice de la société. Elle a été accusée pêle-mêle d’être « anti-islam », de « bafouer » les traditions de cette République islamique, d’être « manipulée » par les Occidentaux… « C’est triste à dire, mais ce Nobel est plus symbolique pour le monde que pour une majorité de Pakistanais. Dans ce pays troublé et encore confus sur ces sujets sensibles, le combat de Malala passe mal dans les milieux ultraconservateurs, et est fustigé par les islamistes », confie Saifullah Khan, directeur d’un centre de recherches sur les zones tribales.

Dans sa ville natale de Mingora, capitale de la vallée de Swat, une cinquantaine de personnes, proches de la famille et écoliers, ont osé marquer le coup en partageant ensemble un gâteau à l’ananas, a rapporté l’Agence France-Presse.

Malala Yousafzai devient la 16e femme à recevoir le prestigieux prix. Elle sera le 22 octobre à Ottawa où elle sera faite citoyenne honoraire. En 95 prix remis à 128 lauréats, c’est la 29e fois que le prix Nobel de la paix est remis conjointement à deux personnes.

La citoyenneté d’honneur au Canada

Ottawa — Le Canada accueillera le 22 octobre Malala Yousafzaï pour lui remettre la citoyenneté d’honneur du pays, a annoncé vendredi le premier ministre Stephen Harper. Le gouvernement canadien avait décidé, il y a tout juste un an, de décerner cette distinction à la jeune Pakistanaise, qui deviendra ainsi la sixième personnalité à l’obtenir.