Samantha Nutt: dangereuse, mais essentielle, l’aide humanitaire

Au fil des ans, Samantha Nutt a pu observer de nettes améliorations dans certains pays.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au fil des ans, Samantha Nutt a pu observer de nettes améliorations dans certains pays.

Depuis la création de War Child Canada en 1999, la docteure Samantha Nutt a foulé le sol des pays les plus dangereux de la planète. Avec la peur au ventre, mais dopée par l’adrénaline, elle est parvenue à mettre sur pied une panoplie de programmes pour venir en aide aux populations civiles. Alors qu’elle vient de publier son récit de vie dans Guerriers de l’impossible, elle fait le point sur l’aide humanitaire alors que les conflits se multiplient et se radicalisent.

Depuis cet été, il y a eu Gaza, l’Ukraine, la Syrie et maintenant l’Irak aux prises avec le groupe État islamique. Quand on regarde ce qui se passe dans ces coins du monde, on a souvent l’impression d’être impuissant, mais est-ce le cas ?

On a plus de pouvoir qu’on ne le pense. Tout le monde peut poser des questions au gouvernement, aux compagnies ou aux organismes. On l’oublie souvent, mais on contribue indirectement à ces conflits à travers nos investissements ou encore nos achats. Dans nos régimes de retraite, par exemple, il y a des centaines de millions de dollars qui sont investis dans des compagnies qui fabriquent des armes. Dans nos téléphones intelligents ou nos ordinateurs, on retrouve des minerais qui ont parfois été extraits par des compagnies qui financent des conflits en Afrique. En tant que citoyen et consommateur, on a donc le devoir de poser des questions. On se doit de demander aux compagnies comment elles fonctionnent, quelles sont leurs pratiques, pour les forcer à devenir plus responsables. Et sur le terrain, je peux vous dire qu’il est encore possible d’avoir un impact. Depuis plus de 20 ans que je travaille dans des pays en guerre, j’ai compris que la meilleure chose à faire est de former des partenariats avec des organismes locaux qui oeuvrent dans les communautés. On peut ainsi mettre en place des programmes humanitaires pour soutenir les populations civiles qui ont besoin de nourriture, de soins de santé, d’éducation et d’infrastructure.

Ces dernières semaines, la décapitation de journalistes et de travailleurs humanitaires en Irak démontre à quel point plusieurs zones de conflit sont devenues extrêmement dangereuses. Est-ce possible de venir en aide aux populations sans risquer de mettre sa vie en danger ?

C’est vrai que c’est très dangereux en ce moment. Je ne veux pas dire que ce ne l’était pas quand j’ai commencé, mais il y avait un respect envers notre travail. Dans la plupart des pays où j’ai travaillé, comme au Liberia et en Sierra Leone, il y avait un espace humanitaire où on pouvait travailler relativement en sécurité. Mais depuis les conflits en Afghanistan et en Irak dans les années 2000, on a vu des forces militaires s’engager dans l’aide humanitaire. À partir de ce moment-là, les travailleurs des ONG sont devenus des cibles. Pour tout vous dire, auparavant je voyageais toujours à bord de véhicules identifiés comme appartenant à l’ONU, mais je prends aujourd’hui des taxis ou je voyage avec des travailleurs locaux pour éviter d’être repérée.

Dans quelle mesure ces nouveaux conflits asymétriques changent-ils votre travail d’humanitaire sur le terrain ?

Notre travail est plus compliqué parce qu’il y a énormément d’insécurité. Par exemple, on utilise aujourd’hui des drones, des armes chimiques et des avions dans les conflits. Quand on met sur pied un programme dans une communauté, il faut être conscient qu’il n’y a plus de frontières et que la menace peut venir de partout. Cette nouvelle réalité est vraiment déprimante et frustrante pour moi. Avec le temps, je sais ce qui fonctionne pour aider les populations locales. Je l’ai expérimenté, j’ai vu les changements grâce à nos programmes. Mais c’est de plus en plus difficile d’agir dans le contexte actuel. Malgré tout, on doit continuer à être sur le terrain. On ne doit pas oublier qu’il y a des milliers de victimes qui sont des civils, qui ont besoin de protection et de notre aide. Si on ne s’implique pas, ces gens vont mourir, un point c’est tout.

On l’a bien vu avec toutes ces images d’enfants morts après l’utilisation d’armes chimiques en Syrie ou à la suite de bombardements à Gaza. Comment expliquez-vous qu’on en soit rendu à attaquer délibérément des écoles ?

Ce sont des crimes de guerre et cela démontre bien tout le danger qu’il y a. Malheureusement, on n’a pas toujours assez d’outils pour y mettre fin et la prévention demeure difficile. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est important de créer des partenariats avec les organismes locaux. À War Child, la plupart de nos employés sont des Soudanais, des Afghans ou des Congolais parce qu’ils sont déjà très engagés sur le terrain et comprennent bien les enjeux. Les grandes organisations comme l’ONU continuent aussi de jouer un rôle très important, même si elles sont critiquées. L’agence des Nations unies pour l’alimentation et celle pour les réfugiés sont encore les seules à avoir les capacités logistiques pour intervenir rapidement auprès des populations civiles quand un conflit prend de l’ampleur. Malheureusement, les pays ont réduit leur contribution aux Nations unies et ces agences n’ont plus autant de moyens.

En effet, le gouvernement Harper a sabré la contribution canadienne à l’ONU en plus de changer les règles en matière d’aide humanitaire. Il cible maintenant des pays et choisit les projets en fonction des intérêts économiques du Canada. Est-ce pour vous une approche qui permet de venir réellement en aide aux populations vulnérables ?

Il y a des choses qu’on a faites correctement. En Syrie, par exemple, on a donné des centaines de millions de dollars en aide humanitaire et c’est ce qu’il fallait faire. Mais depuis les cinq dernières années, ce souci de lier l’aide humanitaire à nos intérêts commerciaux n’est certainement pas la bonne chose à faire. On remarque que le gouvernement ou les compagnies veulent surtout investir dans des projets qui donnent des résultats spontanés. Mais est-ce vraiment ce dont les pays ont besoin ? L’aide humanitaire doit favoriser des initiatives qui améliorent les conditions de vie des communautés, afin qu’elles puissent se développer. Si on change les problèmes structurels créés par la pauvreté, je peux vous affirmer que tout le monde va en bénéficier, même nous.

Mais avec ce tournant opéré par Ottawa, comment l’aide canadienne est-elle maintenant perçue à l’étranger ?

Les nouvelles politiques du gouvernement nuisent à la réputation du Canada. On a longtemps été les agents de la paix dans le monde. On avait la réputation d’être un pays qui fait du bien. Mais de plus en plus, le Canada est perçu comme un pays qui exploite des minerais et des populations locales. Ce changement fait en sorte que les Canadiens sont moins bien vus et moins en sécurité.

Quand le premier ministre Stephen Harper affirme, notamment, qu’il soutient Israël dans sa guerre contre Gaza ou encore qu’il est aux côtés de l’Ukraine dans le conflit qui l’oppose à la Russie, quel peut être l’impact sur les Canadiens à plus ou moins long terme ?

Ce type de discours engendre une polarisation. Il réduit par le fait même notre engagement dans la diplomatie et notre participation dans les différentes organisations de l’ONU. Le Canada était pourtant une voix progressive, honnête et importante auparavant. On avait de l’influence. Mais avec des positions canadiennes où tout est blanc ou noir, on va nous prêter de moins en moins d’attention. C’est dommage.

Il n’en demeure pas moins que le Canada a énormément donné en aide humanitaire à l’époque de l’ACDI. Depuis la création de votre organisme War Child en 1999, avez-vous remarqué une amélioration sur le terrain ?

Dans certains pays, j’ai vu certainement du progrès. Depuis 2002, en Afghanistan, notre programme de formation pour les jeunes mères analphabètes a vraiment bien fonctionné. Après deux ans, celles-ci pouvaient lire et écrire. Elles ont même pu ouvrir de petites entreprises pour se faire un peu d’argent. Et après cinq ans, on s’est aussi rendu compte que toutes ces femmes tenaient à envoyer leurs enfants à l’école. Cette aide a complètement changé leur façon de vivre et leurs relations avec leur communauté. C’est la preuve que, si les programmes d’aide sont menés correctement, on arrive à changer des choses, mais il faut généralement une génération pour voir une réelle amélioration.

Guerriers de l’impossible

Samantha Nutt

L’argent, les armes et l’aide humanitaire

Traduit par Alain Roy