«La lutte se joue principalement dans l’imaginaire»

Profitant d’un contexte régional propice et de ressources hors du commun, le groupe État islamique sort le djihadisme des franges pour attirer un nombre exceptionnel de volontaires, fait observer en entrevue Peter Harling, directeur du projet Irak, Liban et Syrie et conseiller spécial pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour l’International Crisis Group. Mais, malgré la lutte violente et bien réelle que livre cette organisation terroriste sur le terrain au nom d’une conception ultrafondamentaliste de l’islam, son objectif reste avant tout de frapper l’imaginaire de ceux qu’il séduit comme de ses ennemis. Selon Peter Harling, « plus on [en] fait un adversaire formidable dans les mots, plus il le sera dans les faits ».

Vous avez déjà affirmé : « [Le groupe État islamique] est le premier mouvement, dans le monde arabe, à sortir le djihadisme des franges. » Que voulez-vous dire ? En quoi le groupe État islamique est-il novateur ?

Le mouvement djihadiste en Afghanistan, dans les années 1980, était massivement soutenu par des puissances étrangères, attirait des nombres limités de combattants arabes issus d’un processus de recrutement et d’endoctrinement élaboré, et les plaçait dans des conditions de lutte très rudes. Une multiplicité de petits phénomènes dérivés s’est répandue ensuite au Moyen-Orient dans les années 1990 : groupuscules de composition locale, ancrés autour d’une figure de cette génération d’« Arabes afghans » et focalisés sur une lutte désespérée contre les régimes en place. Pendant ce temps, al-Qaïda introduisait la notion d’un combat prioritaire — et non moins illusoire — contre l’Occident.

L’invasion de l’Irak a produit autre chose : un mouvement djihadiste né de l’un de ces groupuscules, mais qui s’est développé à la faveur de la guerre civile entre sunnites et chiites, devenue sa principale cause mobilisatrice, et permettant un recrutement se passant de formation idéologique ; la « numérisation » du djihad avec l’élaboration et la mise en circulation d’un discours et d’une esthétique accessibles à tous ; et la systématisation des attentats suicides, notamment à la voiture piégée.

De premiers Occidentaux sont allés chercher en Irak une sorte de trip romantique, mais les conditions n’étaient pas propices. Le voyage était coûteux et dangereux. Sur place, le gros des djihadistes, d’origines irakiennes, ne voyaient dans ces visiteurs que des indolents, des paresseux, et leur brochure touristique ne leur offrait, au bout du compte, que le suicide.

Aujourd’hui, l’Irak et la Syrie offrent un contexte beaucoup plus fertile : des injustices criantes s’il y en a jamais eu, un mouvement djihadiste qui intègre et valorise les étrangers, une logistique bien huilée et rodée, des ressources financières abondantes, tirées notamment de l’exploitation pétrolière, un certain confort matériel, et une sphère numérique qui permet une sorte de djihad en connexion sans fil avec le reste du monde. Le nombre de volontaires a naturellement explosé.

En quoi le contexte régional et confessionnel est-il favorable à l’émergence du groupe État islamique ?

L’environnement régional est marqué par une profonde crise identitaire, dans des sociétés traumatisées et désorientées ; par l’érosion de toutes les structures étatiques, aggravant la peur du vide ; par une polarisation confessionnelle sunnites-chiites sans précédent et un sectarisme qui devient une sorte de cadre de référence social et politique par défaut ; par l’ingérence de pays de la région qui exacerbe cette polarisation et se substitue à l’ingérence historique de l’Occident ; et par des conflits par groupes armés interposés, inondant la région d’armes contribuant à une militarisation généralisée.

Des acteurs s’imposent qui ont perdu toute compétence universelle, ne représentant que certaines composantes sociales — et encore, dans leurs peurs existentielles et leurs instincts destructeurs. En un sens, Daesh [acronyme d’une expression arabe péjorative qui exclut les références à l’État et à l’islam d’«État islamique»] n’est qu’un de ces acteurs, auquel il faut ajouter les milices chiites, les factions kurdes, et les régimes qui divisent pour régner.

Le groupe terroriste a appelé ses membres à cibler les « infidèles » dans plusieurs pays occidentaux. Ses ambitions vont-elles, à l’instar d’al-Qaïda jadis, au-delà des frontières du monde musulman ? Souhaite-t-il ultimement frapper au coeur les pays occidentaux ?

Daesh souhaite surtout frapper l’imagination — de ceux qu’il séduit comme de ceux qui le honnissent. Son message porte une vision prophétique d’un avenir apaisé par le truchement d’une résurrection du passé, une conception ultrafondamentaliste de l’islam. Ce qui ne convainc pas grand monde, naturellement.

Daesh se fait l’écho de frustrations aussi intenses que diverses avec l’ordre existant, et incarne une subversion radicale, fulgurante. En réalité, tout ce qu’il peut faire, c’est égorger des prisonniers attachés, se consolider dans des espaces que d’autres ont abandonnés et éventuellement orchestrer quelques attentats sanglants, mais futiles, en Occident. La lutte se joue principalement dans l’imaginaire : plus on fait de Daesh un adversaire formidable dans les mots, plus il le sera dans les faits.