Le défi de l’essor de l’Alliance atlantique

Avec la crise ukrianienne, s'est posé la question de l'élargissement de l'OTAN.
Photo: Anatoli Stepanov Agence France-Presse Avec la crise ukrianienne, s'est posé la question de l'élargissement de l'OTAN.

Aux yeux du Kremlin, toute évocation d’un nouvel élargissement de l’OTAN à d’ex-républiques soviétiques, et notamment à l’Ukraine, fait figure de chiffon rouge. L’annonce par Kiev d’un changement de la loi pour relancer sa candidature, déposée en 2008, a sans surprise entraîné des réactions très dures de Moscou. « C’est une tentative évidente de faire dérailler tous les efforts visant à commencer un dialogue », a menacé mercredi le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, évoquant le plan pour un cessez-le-feu proposé la veille par Vladimir Poutine. L’éventualité — même dans un futur lointain — d’une adhésion de l’Ukraine n’est pourtant pas à l’ordre du jour à Newport. On y a évoqué juste celle des quatre pays officiellement « aspirants » : le Monténégro, à l’opinion publique réticente, la Macédoine, que la Grèce refuse d’accepter sous son nom, la Bosnie, toujours aussi divisée, et la Géorgie, potentiel nouveau casus belli avec Moscou (qui avait lancé contre elle une guerre éclair en août 2008) et désormais amputée d’une partie de son territoire.

 

«Proies»

 

« La nouvelle donne créée par l’offensive russe en Ukraine pose clairement cette question de l’élargissement, mais en même temps, elle n’a jamais été aussi complexe », reconnaît Thornike Gordadze, chercheur au CERI-Sciences Po, conseiller à l’Institut des hautes études de défense nationale et ancien vice-ministre géorgien des Affaires étrangères. La veille du sommet à Tallinn (en Estonie, membre de l’UE et de l’OTAN désormais en première ligne), Barack Obama a martelé que « la porte [resterait] ouverte pour les pays qui respectent nos conditions et peuvent contribuer à la sécurité de l’Alliance ».

 

Rappeler haut et fort le soutien « sans faille » aux 28 membres, c’est bien, mais l’OTAN ne peut se limiter à cela, surtout dans le contexte actuel. « Tracer une ligne claire autour du territoire de l’Alliance sera lu par Poutine comme le signal que des non-membres, telles l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, peuvent être des proies », soulignent, dans une tribune du Washington Post, deux chercheurs de l’Institut McCain, Erik Brattberg et Kurt Volker, ancien ambassadeur à l’OTAN. Dans un sommet où l’organisation veut afficher sa fermeté pour dissuader Moscou sans donner un signal agressif, l’équilibre est difficile à trouver.

 

La dénonciation de l’étau de l’OTAN enserrant toujours plus étroitement la Russie fut, et reste, en effet, l’un des grands marqueurs de la politique de Vladimir Poutine depuis son arrivée au pouvoir. Bien décidé à redonner à la Russie son rang après les humiliations des années Eltsine, l’homme fort du Kremlin a eu beau jeu de pourfendre les engagements non tenus des Occidentaux depuis la chute du Mur, avec l’incorporation de l’ex-RDA dans l’OTAN par la réunification, puis celle des démocraties populaires, et même d’ex-républiques soviétiques comme les Pays baltes. Pour tous ces pays longtemps occupés par la Russie, l’Alliance incarnait la sécurité. « C’est davantage la pression des nouveaux membres qui a commandé l’élargissement, beaucoup plus que la volonté des anciens », rappelle Serge Sur dans son livre Les aventures de la mondialisation (la Documentation française). Le professeur de droit international critique l’absence de vision des Occidentaux pendant cette première décennie de l’après-guerre froide. Toute la stratégie de Poutine a visé à laver ces affronts et à éviter une nouvelle extension de l’OTAN dans son « étranger proche », c’est-à-dire l’ex-espace soviétique où ne doivent exister que des États vassaux.

 

Pression

 

La question de l’élargissement, aujourd’hui, n’en est que plus explosive. « Élargir l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine, c’est courir le risque de décrédibiliser l’Alliance », rappelle Paris, laissant entendre que nul n’est réellement prêt à faire la guerre à la Russie pour Donetsk ou la Crimée. Le sommet de Bucarest, en avril 2008, qui avait pris en compte la demande de Tbilissi et Kiev, fut suivi par l’offensive russe de l’été en Géorgie. L’Alliance — notamment sous la pression des Européens qui ne voulaient pas trop irriter Moscou — décida alors de mettre en sommeil le sujet. L’agression russe dans l’est de l’Ukraine relance aujourd’hui le débat.

 

« Vladimir Poutine est convaincu de la faiblesse comme de la lâcheté de l’Occident et il fonde sa politique sur cette idée, mais chaque fois que les Occidentaux réagissent avec fermeté, il recule », souligne Thornike Gordadze, convaincu que les pays de l’OTAN doivent « lancer ce signal fort » en rappelant que les Ukrainiens sont libres de choisir leur destin, y compris d’adhérer à l’Alliance, comme le souhaite désormais une majorité de la population.