Là où tout a commencé

Carte postale colorisée montrant un fantassin français prêt à monter à l’assaut en pantalon rouge garance, du nom de cette plante qui produit un rouge visible à des mètres à la ronde, au début de la Première Guerre mondiale en 1914.
Photo: Agence France-Presse Carte postale colorisée montrant un fantassin français prêt à monter à l’assaut en pantalon rouge garance, du nom de cette plante qui produit un rouge visible à des mètres à la ronde, au début de la Première Guerre mondiale en 1914.

Éclatait il y a cent ans ces jours-ci la Première Guerre mondiale, un conflit qui allait faire sur quatre ans 20 millions de victimes. Qu’en reste-t-il aujourd’hui en France, en Allemagne, au Québec ? Premier d’une série de quatre textes.

Lors des premiers combats d’août 1914 autour du village de Mangiennes à la frontière belge, les fantassins français montèrent à l’assaut en pantalon rouge garance, du nom de cette plante qui produit un rouge visible à des mètres à la ronde. Exactement comme en 1870 ! De plus, les officiers qui mènent leurs hommes à la mitraille ne se couchent pas face à l’ennemi. Ce qui provoquera une véritable hécatombe dans le commandement français.

 

« Les soldats français n’ont pas encore compris que la guerre a radicalement changé de nature, dit l’historien Michel Laval. Ils mènent une guerre napoléonienne classique avec des offensives à découvert. » Un peu comme s’ils étaient sur les plaines d’Abraham.

 

L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie le 1er août, à la France le 3. « Honneur », « devoir », « sacrifice », « patrie », tels sont les mots qui résonnent à l’esprit des milliers de conscrits français qui accourent de toute la France vers la frontière allemande. « C’est presque inimaginable aujourd’hui, mais on ne va pas à la guerre à reculons, explique l’auteur de Tué à l’ennemi.La dernière guerre de Charles Péguy (Calmann-Lévy). Le gouvernement avait prévu 14 % de défection, il n’y en aura pas 1 % ! Les soldats portent avec eux un certain nombre de valeurs dont on a pratiquement oublié la signification : le sens du devoir, de l’honneur, l’acceptation du sacrifice, le courage face à la mort et le sens de la patrie. La correspondance de l’époque en parle constamment. Et cela ne faiblira pas pendant quatre ans. »

 

La « barbarie universelle »

 

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle », écrit l’écrivain et patriote Charles Péguy qui tombera quelques jours plus tard près de Meaux face aux mitrailleuses allemandes. Il est convaincu comme tant d’autres que ce qui se joue, « c’est la liberté du monde ». Dans un de ses éclairs de génie, Péguy semble même avoir entrevu l’âge du « mal universel humain » et de la « barbarie universelle » qu’annonce cette Première Guerre mondiale.

 

Allemands, Anglais et Autrichiens ont compris, eux, que la guerre a changé de nature, qu’elle est devenue une « guerre totale », pour reprendre le titre du livre d’Erich Ludendorff (Der totale Krieg), général en chef des armées allemandes. Pour l’historienne française Annette Becker, « la dichotomie habituelle entre le front et l’arrière ne joue plus ». Soldats et civils sont maintenant dans le même bain. Pour gagner, il faut terrasser non seulement l’armée ennemie, mais aussi l’économie du pays et les civils comme en témoignent les milliers d’innocents belges exécutés par les Allemands dès les premières semaines.

 

Pour Michel Laval, on assiste à une mutation anthropologique. « C’est la guerre de masse, anonyme, indifférenciée, à caractère industriel et chimique où l’on ne voit même plus son ennemi. Cette guerre va changer le rapport des hommes à la mort et au respect de l’homme. » Le philosophe tchèque Jan Patocka y vit la preuve que « le monde était mûr pour sa fin ».

 

L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau a illustré avec sa propre famille (Quelle histoire, un récit de filiation, Gallimard/ Seuil) comment les traumatismes de la Grande Guerre ont traversé les générations. « Pour moi, le XXe siècle dans sa dimension tragique commence en 1914, dit-il. S’impose à ce moment, à une très grande échelle, un nouveau modèle de guerre extraordinairement meurtrier. Pour un historien français, c’est encore plus déterminant. En France, la Grande Guerre est à la fois la première et la dernière grande catastrophe du XXe siècle avec une mortalité incroyable. Les deux tiers de la sociétéfrançaise sont en deuil. »

  

Le deuil n’est pas terminé

 

Il n’y a pas de pays où les traces de la Grande Guerre sont plus prégnantes qu’en France. Pas un village, pas une commune où ne s’élève un monument en l’honneur des victimes. Et pour cause, jamais la France n’avait vécu et ne revivra un tel massacre. Or, les historiens s’entendent généralement pour dire que la France ne voulait pas cette guerre. Le 10 mai, elle venait d’élire le gouvernement de gauche de Raymond Poincaré opposé à l’extension du service militaire à trois ans.

 

Mais, si le souvenir français est si vivace, c’est aussi que jamais la France ne revivra un tel état de grâce, explique Michel Laval. Ce qu’on a appelé l’« union sacrée » était alors total. Le fondateur du Devoir, Henri Bourassa, aura de belles phrases à ce sujet. Même la gauche pacifiste se rallie. Comme si Jaurès, Péguy, Barrès et Maurras parlaient soudain d’une même voix. « La France est alors perçue comme la terre du droit et de la liberté, dit Laval. Les volontaires étrangers vont d’ailleurs se bousculer dans les bureaux de recrutement. Parmi eux, l’écrivain suisse Blaise Cendrars. On ne voit pas ça en Allemagne. Il faut voir les Arméniens qui se mobilisent. Il y a des affiches en yiddish à Paris qui disent que le temps est venu pour les Juifs de payer leur tribut à la nation qui les a émancipés. Dans les Antilles, les députés noirs appellent les hommes à se mobiliser pour défendre la patrie qui les a libérés de l’esclavage. La France entraîne avec elle les populations étrangères qui sont sur son territoire. »

 

Peu porté sur la nostalgie, Stéphane Audoin-Rouzeau estime pourtant qu’il n’est pas étonnant que la France d’aujourd’hui, en pleine crise identitaire, ait la nostalgie de cette époque. « La France de 1914 est l’antithèse de celle d’aujourd’hui. C’est une France homogène, capable de s’unir, dynamique dans son économie et une grande puissance. » Tout ce que la France découvre sur le tard qu’elle n’est peut-être plus.

 

L’historien est d’ailleurs convaincu que le deuil de 1914-1918 n’est pas terminé. Le foisonnement des films (La vie et rien d’autre de Bertrand Tavernier), des bandes dessinées (Tardi) et des livres sur la Grande Guerre (Les champs d’honneur de Jean Rouaud, La chambre des officiers de Marc Dugain) en est le témoignage, dit-il. « Les grands traumatismes collectifs sont souvent portés par la troisième génération. La première subit. La seconde se tait. C’est la troisième qui parle. »

  
 

Lundi : L’Allemagne redécouvre la Première Guerre mondiale

La guerre en boucle

L’année 1914 marque l’entrée dans un « âge de la guerre » qui va de la Guerre russo- japonaise (1904) à la guerre de Corée, estime l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau. « La Première Guerre mondiale produit les totalitarismes qui permettront la Seconde Guerre mondiale », dit-il.

Sans minimiser le caractère exceptionnel de la Shoah, il voit dans la Première Guerre toutes les traces de la Seconde : camps de concentration et de travail, pogroms, racisme antislave, déportations massives des civils et génocide des Arméniens. Le juriste polonais Rafal Lemkin, qui inventa le mot « génocide » en 1943, était convaincu d’avoir trouvé ce « chaînon manquant » en étudiant la Grande Guerre. Selon Audoin-Rouzeau, la chute du mur de Berlin a tué le dernier avatar idéologique et politique de cette guerre : le communisme né en 1917. À partir de 1989, la carte de l’Europe se remet en mouvement rappelant étrangement les traumatismes de 14-18 dans les États baltes, en Yougoslavie et en Tchécoslovaquie. « Un cycle se termine et en se terminant, il ramène la tension vers les débuts. On a l’impression qu’une boucle est bouclée. »
19 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 2 août 2014 06 h 36

    Le patriotisme

    Le côté sombre du patriotisme de cette époque, c'est que les gens n'ont pas réalisés jusqu'à quel point cette guerre a été absurde.

    Elle a commencé à cause d'un rebel serbe qui a assassiné le duc d'Autriche. L'incident aurrait dû en rester là plutôt que de mettre l'Europe à feu et à sang.

    À cette époque, l'Occident, c'était 40% de la population mondiale. Cette guerre nous a affaiblit d'une manière considérable. Pas juste les Français. Tout l'Occident. Nous sommes maintenant en Occident, environ 15% (Europe, Amérique du Nord et Australie) de la population mondiale et notre poids démographique relatif continue de descendre.
    Mais c'est à cette époque où les Occidentaux ont le plus perdus de leurs poids démographique. Les Occidentaux se sont tués entre eux, au nom d'un patriotisme (nationalisme) qui allait nous affaiblir.

    Par contre, l'Occident continue à être riche et on s'ouvre de plus en plus aux apports des autres civilisations.

    De nombreux autres endroits peuvent être en danger de guerre. On peut penser aux tensions entre l'inde et Pakistan, entre Israéliens et Palestiniens, et même entre Ukrainiens.

    L'éloge du sacrifice au nom d'un idéal suppérieur n'est par original. C'est ce que l'on retrouve dans biens des religions. Ce qui me fait penser qu'il ne resterait plus grand chose de la civilisation hindoue, si la folie de guerre nucléaire avec le Pakistan prenait forme.

    Espérons que la raison trionphera de la folie si l'humanité doit continuer.

  • Caroline Pilon - Abonnée 2 août 2014 08 h 41

    Patriotisme.... nationalisme

    "Les soldats portent avec eux un certain nombre de valeurs dont on a pratiquement oublié la signification : le sens du devoir, de l’honneur, l’acceptation du sacrifice, le courage face à la mort et le sens de la patrie. La correspondance de l’époque en parle constamment. Et cela ne faiblira pas pendant quatre ans."

    Description légèrement candide de l'époque. L'époque était aussi celle d'un nationalisme exacerbé qui, parmi d'autres choses, a valu à Jean Jaurès de se faire assassiner pour son approche pacifiste. Je ne dis pas que le sens du devoir n'est pas une valeur noble qui a effectivement disparu aujourd'hui mais il faut se remettre dans le contexte de l'époque que c'était aussi mélangé avec un nationalisme guerrier (des deux cotés de la frontière)

  • Bernard LEIFFET - Abonné 2 août 2014 10 h 01

    La Première Guerre Mondiale

    Comme français immigrant depuis plusieurs décennies au Québec, je suis heureux de votre initiative de commenter les événements qui ont entraîné ce carnage humain. Bien sûr, mes ancêtres et mes parents, qui n'étaient que de jeunes enfants, n'en avaient pas de bons souvenirs. Comme autrefois lors des invasions barbares, la France et d'autres pays ont connu des scènes dont on n'aime pas se souvenir. Pourtant, en reconnaissance à tous ceux qui sont morts pour une guerre si stupide que spontanée, il faut souligner ce triste anniversaire. Je ne suis né que sous les bombes de la Seconde Guerre Mondiale dans le centre du pays et ce n'est qu'un peu plus tard que j'ai pu comprendre toute l'atrocité d'une guerre avec un membres de la famille exécuté pendant la déroute des Allemands. Oui l'Armée française ne s'était pas modernisée et n'était pas prête pour cette guerre. J'ai vu les tranchées à Verdun et nul doute que les engagés furent courageux sur ce champ de bataille! À voir le peu de commentaires concernant ce fait, je trouve dommage et désolant que les cours d'Histoire ont si peu intéressé ici les élèves et étudiants! Où allons-nous maintenant DEVANT CETTE MORBIDE PASSIVITÉ?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 août 2014 19 h 36

      Vous avez tout à fait raison monsieur Leiffet...où va-t-on sans.. Histoire?
      M. Rioux est en train de remédier (en partie) à cette très grave lacune de notre système éducatif québécois.
      Que ceux qui se sont prononcés dans les 2 premiers commentaires plus haut, remettent leur crayon dans leur poche et attendent de voir la suite avant de lancer vos pointes ...trois autre textes sont à venir...

  • Pierre Roggemans - Inscrit 2 août 2014 10 h 38

    Dommage que l'auteur franaisde l'article ait omis de mentionner le courage des belges !

    Dommage que l'auteur francophile de l'article, ou alors très mal informé -ah ! la critique historique qui fait si cruellement défaut dans la Presse francophone aujourd’hui !- ait omis de mentionner le courage des belges ! (omission freudienne généralisée en France).
    Sans le coup d'arrêt héroïque de l'invasion allemande aux forts de Liège, la France était envahie dans les 24 heures suivantes !
    Et les Belges ont résisté dans la campagne de l'Yser, noyant, dans ce bas pays (sous le niveau de la mer), les allemands dans la gadoue jusqu'au nez suite à l'idée lumineuse d'un éclusier qui proposa d’ouvrir toute les écluses de la région ! La Belgique faisait donc fièrement partie des nations triomphantes, le Roi Albert Ier, à cheval, dirigeant ses troupes...
    Cela rappelle la situation des Égyptiens, quelques millénaires plus tôt...

  • Christian Fleitz - Inscrit 2 août 2014 11 h 08

    Aveuglement...1

    La première guerre mondiale qui a été une catastrophe pour l'Europe découle d'une conception politique dépassée d'alliances militaires. Le fait divers, certes graves, de l'assassinat de l'héritier de l'empire austro-hongrois a déclenché un mécanisme infernal qui s'est conclu par 9 millions de morts et de 8 millions d'handicapés. La menace autrichienne sur la Serbie a entrainé par solidarité slave (il faut se souvenir aujourd'hui de la force de cette solidarité) l'entrée en guerre de la Russie contre l'Autriche-Hongrie. Par respect de traités de défense mutuelle, l'Empire allemand déclare la guerre à la Russie entrainant l'entrée en guerre de la France, alliée de la Russie, qui mobilise dès le 1er aout 1914. L'Entente Cordiale franco-britannique suscite l'entrée en guerre du Royaume-Uni bien que l'armée de terre britannique, en 1914, est insignifiante. Au-delà de cet accord, la menace allemande sur le port belge d'Anvers était un argument de première importance.
    Les principaux antagonistes de cette guerre ont des intérêts divers à cette conflagration. La France veut récupérer une partie du territoire perdue après la désastreuse guerre franco-prussienne de 1970. L'Allemagne veut imposer les vues impérialistes d'un empereur extravaguant. L'Autriche veut annihiler l'influence serbe dans les Balkans. La Russie défend les intérêts slaves et veut s'imposer comme une grande puissance moderne. Les alliances des puissances belligérantes vont impliquer 15 nations et entrainer les colonies anglaises, françaises, allemandes, portugaises et espagnoles dans ce conflit. L'armée allemande avait, dès le début du siècle un plan d'invasion de la France, le plan Schlieffen et préparer son armée à une invasion : du développement de l'artillerie lourde à la prévision du changement d'uniformes. Les troupes de la ''Triple Alliance'', dès la déclaration de guerre ont revêtu leur tenues ''feldgrau'', ''gris des champs'' à la place de leurs uniformes plutôt pimpants ce qui implique prévision.