«La torture ne vise pas à nous faire parler, mais à nous faire taire»

La torture a fait la réputation de la prison d’Abou Ghraib, à Bagdad.
Photo: Agence France-Presse La torture a fait la réputation de la prison d’Abou Ghraib, à Bagdad.

«Tout au long des séances de torture, je me suis demandée ce qu’ils voulaient. Ils en savaient plus long que moi sur ma propre vie. Quand tu t’engages en politique [dans la Tunisie de Ben Ali] tu es suivi, ton téléphone est mis sur écoute. La torture n’est pas là pour nous faire parler, mais pour nous faire taire. Les tortionnaires disent eux-mêmes qu’elle est faite pour punir. »

 

C’est Imen Derouiche qui parle ainsi lors d’une conférence de presse d’Amnistie internationale, qui lançait mardi une nouvelle campagne contre cette pratique « inhumaine » qui perdure dans au moins 112 pays.

 


Punir et faire peur, aussi. « Tout le peuple tunisien savait que la torture existait. On sait tous qu’on peut mourir sous la torture : c’est pour cela que les gens avaient peur. Le gouvernement voulait qu’on le sache pour qu’on ne songe pas à s’opposer»,
poursuit Imen Derouiche.

 

Membre d’un syndicat étudiant, la jeune femme a participé le 20 février 1998 à une grève en faveur de l’éducation universitaire. Le tout s’est déroulé pacifiquement, mais la police n’a pas tardé à arrêter de nombreux activistes. Imen a été torturée pendant cinq jours, après quoi elle a été jugée et condamnée à 18 mois de prison. Elle a recouvré sa liberté avant la fin de sa sentence grâce à l’intervention d’organisations comme Amnistie.

 

« Aujourd’hui, je n’ai plus de traces de torture physique, mais les séquelles psychiques ne partent pas,
relate Imen Derouiche. […] Ça commence dès l’entrée dans le bâtiment, dont les murs gris sont tachetés de sang. On entend des hurlements de douleur — j’ai entendu mon amoureux, qui avait été arrêté avant moi, hurler de douleur. Je voulais juste mourir quand je suis entrée là. »

 

Imen Derouiche n’oubliera jamais le moment où elle a entendu un médecin demander aux tortionnaires d’arrêter de lui injecter des poisons douloureux parce que son coeur risquait de céder. « Passons à la technique suivante »,
aurait-il suggéré. Il s’agissait du viol. Quand elle a ensuite parlé à ce professionnel en croyant être rendue à l’hôpital, celui-ci lui aurait répondu : « Tu n’as qu’à rester sage. » « En Tunisie une femme doit rester vierge jusqu’au mariage, poursuit Mme Derouiche. Les violeurs disent “ tu sais bien que tu ne peux pas en parler ”. C’est vrai. Ça m’a pris un an et demi. »

 

« Jamais la torture n’a produit de renseignements utiles. En revanche, sa pratique va servir d’argument pendant les quarante ou cinquante prochaines années aux réseaux terroristes qui veulent faire du recrutement », dit Damien Corsetti, un ex-militaire américain qui a participé aux « interrogatoires musclés » à Bagram en Afghanistan et à Abou Ghraib en Irak, entre juillet 2002 et février 2004.

 

M. Corsetti, qui collabore aujourd’hui avec Amnistie internationale, avoue qu’il ne considérait pas ses victimes comme des êtres humains à l’époque. « Je n’éprouvais rien à leur égard, dit-il. Nous nous inquiétions des conséquences juridiques, parce que nos pratiques allaient à l’encontre des conventions de Genève signées par les États-Unis. Nos avocats ont dit que les prisonniers n’étaient pas protégés par ces traités. C’est exactement l’argument qui a été utilisé pour ma propre défense et accepté par la Cour qui m’a acquitté, lors du procès qu’on m’a fait. […] C’est à la suite de beaucoup d’introspection que j’ai éprouvé des remords. »

 

Amnistie internationale (AI) en est à sa quatrième campagne contre la torture. Celle de 1984 avait mené à l’adoption de la Convention contre la torture. « Des gouvernements utilisent comme prétexte la menace du terrorisme pour porter atteinte aux droits de la personne, souvent en torturant des gens »,
déclare AI dans son communiqué. L’organisation demande notamment au Canada de ne jamais accepter en preuve, lors de procès, des renseignements obtenus sous la torture.

 

Amnistie internationale s’oppose à toute banalisation de la torture, ou au recours à des euphémismes comme « interrogatoire musclé ». « Je suis scandalisée quand les gens disent qu’un petit peu de torture, c’est acceptable. Tu dis n’importe quoi sous la torture, tu dis ce qu’ils veulent entendre, c’est tout. […] La torture, c’est barbare et inhumain », déclare Imen Derouiche, qui dit avoir surmonté sa haine grâce à la solidarité internationale. « Je ne pardonnerai jamais à mes tortionnaires, mais je veux qu’ils soient punis, pas torturés. […] Quand je vois aujourd’hui un ex-tortionnaire, je suis émue, il y a des choses qui remontent à la conscience. »