Angoisses russes

Le président russe, Vladimir Poutine, en compagnie de son homologue chinois, Xi Jinping.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alexei Nikolsky Ria-Novosti Le président russe, Vladimir Poutine, en compagnie de son homologue chinois, Xi Jinping.

C’est l’ancien président de la Géorgie, Mikheil Saakashvili, qui le dit : « Poutine déstabilise les pays voisins dans le but d’annihiler tout appétit d’expansion de l’OTAN et des États-Unis. » Depuis la fin de la guerre froide, il y a eu la Géorgie, qui a vu deux de ses régions, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, retourner dans le giron de Moscou. Il y avait eu auparavant la Moldavie, qui a perdu la Transnistrie. Puis la Lituanie et l’Arménie ont aussi subi des pressions de Moscou à cause de leur rapprochement avec l’Europe. Il y a l’Azerbaïdjan, qui est toujours utilisé par Moscou pour freiner toute velléité d’indépendance des républiques de cette région. Et maintenant, il y a l’Ukraine.

 

Le désir de préserver sa zone d’influence et, partant, d’éviter le rapprochement de certains pays de l’Est avec l’Union européenne explique en partie le comportement de la Russie à l’endroit de ses pays voisins. Et l’Union européenne, qui frappe aux portes de la Russie, a maintes fois, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, mécontenté Moscou. Ainsi en est-il par exemple du lancement en 2009 du Partenariat oriental, cet accord d’association que l’Union européenne a conclu avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine et la Biélorussie. Et que dire de l’expansionnisme de l’OTAN vers l’est ?

 

Aujourd’hui, donc, il y a l’Ukraine, elle aussi ex-république soviétique, grand pays aux fidélités incertaines, tiraillée entre l’Est et l’Ouest et qui fait de l’oeil à la fois à l’Union européenne et à sa voisine, la Russie. Ce pays est aujourd’hui jugé sur le plan économique au bord de la faillite. Mais, contrairement aux « divergences » des dernières années entre la Russie et certains de ses voisins, les enjeux autour de l’Ukraine, plus précisément en Crimée, revêtent un caractère géostratégique d’une ampleur nouvelle, en plus de constituer un enjeu économique important. Ces enjeux sont énormes tant pour l’Est que pour l’Ouest dans un contexte mondial mouvant. Et l’Europe le sait. Très bien.

 

C’est l’équilibre géopolitique de l’après-guerre froide qui est maintenant en jeu avec la Crimée. À la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie, puissance nucléaire faut-il le rappeler, a perdu autour de 90 % de ses accès maritimes. Mis à part l’enclave de Kaliringrad en mer Baltique, Moscou n’a pas de ports dignes de ce nom pour abriter ses navires de guerre. Moscou a « une volonté existentielle de protéger ses frontières », explique Katia Piskunova, spécialiste de la Russie et chargée de cours à l’Université de Montréal.
 

Le rempart

 

Et l’Ukraine, incluant la Crimée, constitue le dernier rempart contre l’Ouest. Moscou y tient ; au mieux en totalité, au pire en partie, c’est-à-dire la Crimée. « Ce n’est pas une question de principe. La Russie ne tolérerait pas une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, commente Mme Piskunova. L’Ukraine est pour la Russie un pays de transit qui, de par sa position stratégique, requiert [aux yeux de Moscou] un certain contrôle. » De là l’importance des ententes passées lors de la cession de la Crimée à l’Ukraine en 1954 et lors des accords de désarmement entre les géants américain et russe. L’entente de 1954 comportait des clauses garantissant une certaine autonomie à la Crimée, clauses qui, de l’avis de plusieurs, auraient été mises sous le tapis lors des négociations sur les armements.

 

Cet aspect de la question explique en bonne partie la prudence avec laquelle l’Europe et surtout les États-Unis abordent le problème criméen. Des menaces du bout des lèvres, des demandes de désescalade, des sanctions somme toute légères… Et sur le plan intérieur, le va-t-en-guerre Poutine profite de la situation en Ukraine. Il bat son record de popularité depuis sa réélection en mai 2012, selon les récents sondages : 69 % des Russes approuvent sa politique, soit 9 % de plus qu’il y a un an.

 

L’autre aspect du problème ukrainien est celui du gaz. C’est en passant par l’Ukraine, « pays de transit », que le combustible russe se rend en Europe de l’Ouest. Une ressource particulièrement importante pour l’Allemagne (35 % de sa consommation de gaz provient de la Russie), rappelait récemment Nicolas Mazzucchi, géoéconomiste à l’institut de recherche français IRIS. Et, au cours des dernières années, Moscou ne s’est pas gêné pour rappeler de manière sans équivoque à Kiev qu’à la fois son approvisionnement en gaz et les droits de transit pouvaient constituer une arme redoutable.

 

Deux nouveaux gazoducs viendront bientôt changer la donne. D’abord, le North Stream, qui va du nord-ouest de la Russie à l’Allemagne en passant par la mer Baltique. Il est présentement à 60 % en activité. Il y a aussi, et surtout, le gazoduc South Stream, qui lui passera par la mer Noire et évitera l’Ukraine, la privant de recettes dont elle a bien besoin. D’une capacité de 63 milliards de mètres cubes, il approvisionnera les pays de l’Europe du Sud et centrale. Il sera opérationnel à la fin de 2015. Ce gazoduc, explique Mme Piskunova, réduira les coûts de transport du gaz de façon significative et augmentera davantage l’importance géostratégique de la Crimée.

 

L’avenir se trouve à l’est

 

La Russie, qui est sortie en lambeaux de l’effritement de l’Union soviétique, a depuis relevé la tête, économiquement s’entend. Elle a connu des taux de croissance de près de 7 % au cours de la dernière décennie, moins que la Chine, mais plus que le Brésil. La croissance a cependant chuté à un peu plus de 3 % en 2009, mais a ralenti depuis. Les économistes expliquent cette baisse par les soubresauts des économies des pays membres de l’Union européenne, laquelle compte pour 44 % des exportations de la Russie.

 

Tout comme pour la Chine, la « démocratie autoritaire » en place à Moscou doit assurer un bon développement économique pour éviter la contestation interne et conserver son pouvoir. La Russie se tourne donc vers les marchés asiatiques, au premier chef vers la Chine. Depuis le début de l’année, Pékin reçoit du pétrole russe, à la suite de la signature d’un contrat ferme signé en juin. Et ce ne serait que le début ! La demande de gaz ne cessera de croître en Chine au cours des prochaines années, avant tout pour la production d’électricité. Dans ce contexte, pour Pékin, « la Russie fait figure de partenaire incontournable », écrivait récemment M. Mazzucchi.

 

D’intenses négociations entre les deux pays se déroulent depuis 2009, et un partenariat commercial énergétique entre les deux pays est maintenant à portée de main. Un nouveau gazoduc à l’est des deux pays et passant par la Mandchourie serait opérationnel entre 2017 et 2019. Une entente de fourniture portant sur un approvisionnement sur 30 ans devrait bientôt être signée. Il y a aussi la Corée du Sud et le Japon qui seraient intéressés par les ressources de la Russie…

 

Le réchauffement sino-russe ne présage cependant pas une alliance entre les deux pays, mais plutôt de « bonnes relations dans un contexte où l’idéologie ne joue plus », estime Mme Piskunova. Pékin, toujours aussi réservé mais efficace, n’a pas dénoncé la Russie pour son action en Ukraine. Plus, la Chine s’est empressée de s’adresser au Tribunal international d’arbitrage à Londres pour qu’il se prononce sur la non-livraison par l’Ukraine d’une quantité de blé d’une valeur de 3 milliards. Ce qui constitue une prise de position en soi.

 

Pour Moscou, la bonne entente actuelle avec Pékin lui facilite grandement la tâche d’assurer la sécurité de sa longue frontière entre les deux pays. Il faut cependant aussi assurer la sécurité sur sa frontière occidentale. Cette « relation cordiale » ne constitue cependant pas une alliance, même si les deux pays ont des affinités d’ordre idéologique. Il reste peu, sinon pas, d’alliés de la Russie.

 

Mme Piskunova rappelle à ce propos que « Moscou a deux alliés : son armée et sa flotte » !

2 commentaires
  • Victor Raiche - Inscrit 15 mars 2014 08 h 25

    Le nouveau tsar

    Poutine considère le démantèlement de l'URSS comme «le plus grand désastre politique du XXe siècle. » .
    L’ancien colonel de la ‘CIA’ soviétique, au pouvoir depuis près de quinze ans, est, de l’avis de l’arrière-petite-fille de Nikita Khrouchtchev, Nina, spécialiste en relations internationales à New York, un mégalomane. Il a très probablement entendu parler de la théorie du ‘Heartland’ de Sir Halford J. Makinder et rêve d’un nouvel empire russe qui correspondrait à peu près au centre du ‘World Island’ de Mackinder, le ‘Heartland’, dont ce grand géographe britannique du début du XXe siècle a écrit « Qui contrôle le ‘Heartland’ contrôle le Monde ».
    Poutine rêve de faire de la Russie un empire nouveau genre qui ferait contrepoids au bloc occidental États-Unis – Communauté Européenne, et pourrait éventuellement devenir maître du monde faisant de la théorie de Mackinder une réalité.
    Le modus operandis actuel de Vladimir Poutine en Crimée et en Ukraine a l’air de s’inscrire dans une telle démarche.

  • Clermont Domingue - Abonné 15 mars 2014 12 h 39

    Les alliés

    La Russie a deux alliés et monsieur Poutine en a trois:son peuple, son armée et sa flotte. Soyons prudents. Clermont Domingue.