Héritage musical - De l’anti-apartheid à la génération post-arc-en-ciel

Johnny Clegg, le Zoulou blanc, a cofondé en 1979 Juluka, le premier groupe multiracial en Afrique du Sud. Sur la photo, Clegg sur scène en France, en 1997.
Photo: Agence France-Presse (photo) Emmanuel Pain Johnny Clegg, le Zoulou blanc, a cofondé en 1979 Juluka, le premier groupe multiracial en Afrique du Sud. Sur la photo, Clegg sur scène en France, en 1997.

Militant anti-apartheid notoire, Hugh Masekela a composé en 1987 Bring Him Back Home, un hymne pour la libération de Nelson Mandela. Avec les années, il a créé la fresque musicale la plus saisissante de l’Afrique du Sud et, un jour, Dizzy Gillespie lui a dit : « Je veux rejoindre votre révolution parce qu’elle a tellement de bonne musique. We Shall Overcome était la seule pièce que nous avions. Mais, chaque fois que je vois l’Afrique du Sud à la télévision, vous avez une nouvelle chanson. »

 

En 2002, le phénomène de la lutte anti-apartheid sous l’angle de la musique fut brillamment illustré par le film Amandla ! A Revolution in Four Part Harmony. On y couvre 50 ans de chants de liberté que les gens entamaient dans les camps de guérilla, les lieux de culte, les funérailles et les marches politiques. Une période véritablement héroïque.

 

« C’était dur, avait déjà raconté Thandie Klaasen au Devoir. Je chantais partout dans les clubs de nuit sans avoir le droit d’entrer par la porte principale. Avant et après mes prestations, je devais me confiner en arrière dans les cuisines. Parfois, les Blancs me demandaient des autographes, mais les policiers ne les laissaient jamais s’approcher de nous. » Avec d’autres grandes dames, comme Dorothy Masuka et Miriam Makeba, Klaasen fut l’une des chanteuses préférées de Mandela. Elle est aussi la mère de Lorraine, elle-même la mère des musiques africaines au Québec.

 

En 1976, les soulèvements de Soweto ouvrent les yeux à toute une jeunesse. Vusi Mahlasela, l’une des grandes voix du pays, en a déjà témoigné à ICI : « Avant cela, j’ai grandi heureux sans me soucier des inégalités, mais, à partir de cela, les jeunes ont boycotté l’afrikaans, la langue qui nous était imposée par la société blanche. J’ai alors participé à des vigiles anti-apartheid. Nos poèmes étaient confisqués si souvent que nous avions tôt fait de les apprendre par coeur. »

 

En 1979, Sipho McHunu et Johnny Clegg forment Juluka, le premier groupe multiracial sud-africain. Du chant choral à la danse guerrière, Clegg avait tout absorbé de la culture zouloue, et le groupe obtient un succès international. Comment la situation a-t-elle évolué depuis ? Réponse du Zoulou blanc au Devoir, en 2011 : « Il y a plus de groupes interraciaux et de mélanges de langues, mais, en même temps, la musique comporte ses ghettos : le rock pour les Blancs, le rap kwaito pour les Noirs. »

 

En entrevue la même année, Hugh Masekela se faisait très critique. « On a pollué le monde, l’eau, la terre et aussi la musique par l’utilisation abusive de la technologie. On doit donner une visibilité à notre héritage. La technologie et la religion ont convaincu les Sud-Africains que leur héritage est désuet, primitif et païen. »

 

D’autres opinions se font entendre. Dans leur livre intitulé Musiques de toutes les Afriques, Gérard Arnaud et Henri Lecomte décrivent le kwaito essentiellement en ces termes : « C’est infiniment plus qu’une simple version locale du gangsta rap. On y découvre les ingrédients essentiels des générations précédentes : une polyphonie vocale plus que jamais intrigante, des ponctuations instrumentales qui apparaissent et disparaissent aussitôt comme par magie, des frottements harmoniques qui donnent des frissons… »

 

Aujourd’hui, on observe un foisonnement de nouvelles musiques, de la house de Durban au rock de BLK JKS, au rap rave afro-futuriste de Die Antwoord et à l’urbanité mondialisée de Spoek Mathambo, entre autres. Pour leur part, les membres du groupe The Brother Moves On mélangent le spoken word et le folk avec du funk, de l’électro et du jazz. S’ils s’inspirent de la lutte des démunis, leur approche de la protest song est bien différente de celle de leurs aînés. « Nous sommes les jeunes post-arc-en-ciel et nous négocions tranquillement notre place ensemble », a déclaré en juin 2013 le leader du groupe, Siyabonga Mthembu, au Telegraph de Londres. Voilà qui ouvre vers l’avenir.

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