Où s’en va le Forum social mondial?

Bilan de santé du Forum social mondial (FSM), 12 ans après son premier sommet, tenu à Porto Alegre en 2001 : la bête « a perdu de sa vitalité », constate le sociologue brésilien Candido Grzybowski, membre fondateur du forum, de passage à Montréal. « La crise de 2008 a donné raison au mouvement citoyen, mais ce dernier n’a pas su pour autant trouver les moyens de progresser. »

La dernière fois que M. Grzybowski est venu à Montréal, c’était en 2005. Le FSM était encore un bébé. Le mouvement altermondialiste continue de grandir, soulignait-il à l’époque, en entrevue au Devoir, et il faut lui donner le temps de s’accomplir… Le sociologue constatait bien que la diversité des tendances au sein du mouvement était porteuse de confusion, mais il se disait convaincu que, de sommet en sommet, les altermondialistes gagneraient en cohésion. Il n’en est plus sûr, pour toutes sortes de raisons — multiples fossés culturels Nord-Sud, persistance des réflexes coloniaux en Europe, difficulté fondamentale à réconcilier les enjeux du sauvetage de l’environnement avec ceux de la justice sociale…

La colère citoyenne, néanmoins, gronde sous ces blocages, comme en témoignent, entre autres, les manifestations organisées en juin dernier, à São Paulo, contre la hausse des prix du transport et le scandaleux gaspillage de fonds publics dans l’organisation de la Coupe du monde de soccer, qui se tiendra en juin et juillet prochains dans une dizaine de villes du Brésil. Il y a là-dedans des « frissons d’espoir », dit le directeur de l’Institut brésilien d’analyse sociale et économique (Ibase). Ces manifestations n’étaient qu’un prélude, affirme-t-il : il faut s’attendre à ce que la Coupe du monde se déroule l’été prochain sur fond d’un immense mouvement de contestation populaire.

Invité de la Chaire Nycole-Turmel sur les espaces publics et les innovations politiques de l’UQAM, M. Grzybowski prononce jeudi soir une conférence sur la gauche latino-américaine. Gauche dynamique qui tient le pouvoir au Brésil, au Venezuela, en Équateur, en Bolivie… Encore que l’ex-président Lula manque un peu à M. Grzybowski. L’actuelle présidente, Dilma Rousseff, issue du Parti des travailleurs, héritière de Lula, est plus centriste, plus néolibérale, déplore le sociologue.

Sur le fond, dit-il, aucun de ces gouvernements de gauche ne remet en cause les fondements structurels de l’économie de marché. Un pays comme la Bolivie finance le secteur social avec les mines. « Bolsa Familia, le grand programme brésilien de lutte contre la pauvreté, vient en aide à 50 millions de personnes. Concrètement, la situation est bien meilleure qu’auparavant pour tous ces gens. L’impact est énorme. La question des inégalités est sur la table, et c’est tant mieux. Le problème, c’est la façon dont on s’y prend pour les combattre. Les gouvernements de gauche en Amérique latine restent enfermés dans une dynamique où l’État subventionne le secteur social sans remettre en question le développement capitaliste. Les programmes sociaux et la lutte contre les inégalités sont financés par une croissance qui génère l’exclusion et détruit l’environnement. »

 

Heureusement, se console M. Grzybowski, qu’il n’y a rien de définitif — que l’histoire est faite de processus et pas seulement d’institutions. Aussi voit-il de la lumière dans la constellation des résistances populaires qui se manifestent à l’échelle locale, tous les jours, partout sur la planète. Ce sont des populations de paysans directement affectés qui se mobilisent ici contre l’ouverture d’une mine, là contre un projet de barrage hydro-électrique qui va inonder leur village. Imaginez, dit-il, qu’on parvienne à fédérer toutes ces résistances.

Le conseil international du FSM se réunit à la mi-décembre à Casablanca, au Maroc, pour déterminer, notamment, où se tiendra le prochain sommet, en 2015. Le Québec est en lice.

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Candido Grzybowski prononce jeudi à 18 h 30, à l’UQAM (Studio-théâtre Alfred-Laliberté, Pavillon Judith-Jasmin), une conférence intitulée « Citoyenneté et démocratie en Amérique latine : avancées, limites et nouveaux défis »

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