Ukraine - Le jeu de Moscou

Des milliers d’Ukrainiens ont manifesté lundi à Lviv.
Photo: Agence France-Presse (photo) Yuriy Dyachyshyn Des milliers d’Ukrainiens ont manifesté lundi à Lviv.

Moscou — Piqué par les velléités européennes de Kiev, le Kremlin n’entend pas perdre la main sur un voisin qu’il peine à considérer comme un État souverain. L’Ukraine revêt une importance particulière pour la Russie, partageant avec elle une histoire et une culture communes, ce qui explique, selon le politologue Dmitri Trénine, l’attitude « émotionnelle » de Vladimir Poutine à son égard.

 

Mais cette évocation sentimentale du passé commun, parfois instrumentalisée, est repoussée par les europhiles ukrainiens, qui estiment avoir été coupés de la famille européenne par l’Union soviétique. Bien que l’Ukraine ait déclaré son indépendance il y a plus de vingt ans, Moscou n’a pas renoncé à son droit de regard sur les affaires du pays. « C’est un paradoxe flagrant de sa politique étrangère : la Russie pratique l’ingérence alors qu’elle ne cesse de la dénoncer », analyse Alexandra Goujon, maître de conférences à l’université de Bourgogne.


Les bons moyens

 

Soucieuse de rester maître du jeu dans l’espace postsoviétique, la puissante Russie sait généralement trouver les mots et les moyens pour ramener les pays concernés à la raison. Elle use de sa diplomatie économique afin de punir les désobéissants et contrecarrer les projets indésirables. Le tarif du gaz russe demeure l’un des leviers les plus efficaces. Accusé d’exercer des pressions, Moscou se méfie de l’intérêt de l’UE pour son « étranger proche ».

 

Si la Russie se défend d’avoir imposé son point de vue, elle ne cache pas son hostilité à l’égard d’un accord d’association de Kiev à l’Union européenne : selon Vladimir Poutine, sa signature aurait été une « trahison majeure » envers l’économie russe. « Aurions-nous dû consentir à étrangler des pans entiers de notre économie pour leur plaire ?», a commenté le président russe, qui formule l’argument suivant : en vertu de l’exonération de taxes entre la Russie et l’Ukraine, les marchandises européennes auraient pu pénétrer le marché russe sans frais de douane.

 

Interrogé par un journal ukrainien à la veille du sommet de Vilnius, le commissaire européen à l’Élargissement, Stefan Fule, a souligné que cet accord ne comportait « rien qui soit susceptible de porter atteinte à la Russie ».

 

Le refus de Kiev d’opérer un rapprochement avec l’UE dénote la dépendance de l’Ukraine à l’égard de la Russie, un rapport de force qui exaspère les manifestants. « L’accord d’association est en négociation depuis plus de dix ans, ce qui explique la forte mobilisation », note Alexandra Goujon, qui y voit la première crise d’importance entre l’Ukraine et l’UE. À Moscou, on considère que Kiev n’avait pas grand-chose à gagner de ce partenariat.

 

Des partenaires naturels

 

Mais c’est avant tout la politique vis-à-vis de l’Est de l’Union européenne qui hérisse le poil de l’ours russe : le partenariat oriental, qui rassemble six anciennes républiques soviétiques, est perçu comme une manoeuvre pour l’affaiblir. « L’Europe a besoin de l’Ukraine comme nous avons besoin de l’Asie centrale, écrit le magazine russe Slon. Elle n’en a pas vraiment, voire pas du tout besoin, mais elle a peur que d’autres profitent de son absence sur place. » Les initiatives de l’Union européenne à l’Est auraient comme objectif de priver la Russie de ses partenaires « naturels », et l’Ukraine n’est pas le moins stratégique d’entre eux : Poutine espère convaincre Kiev de rejoindre l’Union douanière, première étape vers la création de l’Union eurasiatique, projet d’espace économique unifié.


Essuie-glace

 

Fidèle à sa diplomatie de l’essuie-glace, l’Ukraine donne des gages à la Russie et à l’UE, espérant tirer bénéfice des deux parties. Politiquement et culturellement hétérogène, elle doit composer avec sa partie occidentale, tournée vers l’Europe, et son côté oriental, russophone et proche de Moscou. Est-elle ainsi condamnée à faire tampon entre UE et Russie ?

 

Le président du Comité économique et social européen (Cese), Henri Malosse, déplore ce rapport de confrontation. « J’appuie la perspective européenne de l’Ukraine, mais pas contre la Russie. Si nous continuons de raisonner en termes de choix politique — soit l’un, soit l’autre  —, nous ne ferons qu’attiser les tensions. » À Vilnius, le président Ianoukovitch a assuré que son pays signerait un accord d’association avec l’UE « dans un avenir proche ». Un sujet fâcheux qui sera sans doute évoqué fin janvier à l’occasion d’un sommet UE-Russie.


Par Étienne Bouche

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