La Flandre et la Wallonie se partagent le monde

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Ocshapampa, au Pérou. L’organisme SUCO y œuvre dans le domaine de l’élevage et de l’agriculture.
Photo: SUCO Ocshapampa, au Pérou. L’organisme SUCO y œuvre dans le domaine de l’élevage et de l’agriculture.

Ce texte fait partie du cahier spécial International - Solidarité

Si, au Québec, on réfléchit depuis peu à faire de l’aide internationale une compétence provinciale, la Belgique, elle, a depuis des décennies instauré un modèle décentralisé en la matière. Le Devoir s’est entretenu sur le sujet avec Stéphan Plumat, directeur au développement de la coopération de l’Association pour la promotion de l’éducation et de la formation à l’étranger (APEFE), qui est intégré à l’agence Wallonie-Bruxelles international.

Lorsque Louise Beaudoin, ancienne ministre des Relations internationales, avait lancé l’idée de créer une agence québécoise de solidarité internationale, elle s’était empressée d’évoquer l’exemple flamand. En effet, la Flandre a mis en place la Flanders International Cooperation Agency (FICA) en 1993. Mais il semblerait que cette agence soit remise en question depuis peu, indique M. Plumat en entrevue téléphonique. 

Malgré tout, il ne s’agirait que d’un débat autour de la forme bureaucratique, sans plus. Pas question de voir le dossier du développement international échapper à la communauté flamande. Pas plus qu’à la communauté francophone.

Domaines partagés

La Belgique, au fil des différentes réformes de l’État, a cultivé un modèle décentralisé en matière de développement international dans lequel les différentes communautés ont le loisir de signer leurs propres accords internationaux dans le domaine. Aujourd’hui, tant le gouvernement fédéral que les gouvernements régionaux et communautaires investissent dans des projets de développement international, quand ils ne subventionnent pas conjointement des projets. 

En gros, chaque ordre de gouvernement développe des projets selon ses compétences. Si l’État fédéral demeure essentiellement maître d’œuvre de l’aide humanitaire associée à l’armée ou à la justice, la communauté Wallonie-Bruxelles, par exemple, développe des projets de coopération internationale dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’environnement ou de l’agriculture, soit des domaines qui relèvent de ses champs de compétence et dans lesquels l’État fédéral ne vient pas mettre son nez.

« Le dispositif des relations internationales de la Belgique, qui est complexe, n’est que le reflet institutionnel de la Belgique », résume M. Plumat, qui sera à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), le 6 novembre prochain, pour présenter le modèle wallon lors de la conférence d’ouverture des Journées québécoises de solidarité internationale. « La coopération, on la réalise avec l’expertise dont on dispose. Aujourd’hui, l’expertise dans les différents domaines et secteurs propres à la coopération, comme l’agriculture, la santé et ainsi de suite, ce n’est plus l’État fédéral qui la maîtrise, ce sont les pouvoirs décentralisés. »

Budgets et cibles

Le budget annuel de l’État fédéral belge dédié à la coopération internationale tournerait actuellement autour de 2 milliards de dollars, estime M. Plumat. La communauté Wallonie-Bruxelles consacre, quant à elle, un budget de près de 45 millions de dollars à ce secteur. À titre comparatif, l’enveloppe de l’aide internationale canadienne avoisine les 5 milliards de dollars, alors que le Québec accorde quelque 5 millions de dollars à des projets déjà financés par le fédéral. Lorsqu’elle a suggéré de créer une agence québécoise de solidarité internationale, Louise Beaudoin a indiqué que la part des impôts que le Québec serait en droit de rapatrier avoisinerait les 800 millions de dollars.

En Belgique, tant la communauté flamande que la communauté francophone concentrent son action sur des pays du Sud avec lesquels, pour des raisons historiques, elles entretiennent des liens plus étroits. Ainsi, Wallonie-Bruxelles international soutient des projets dans 10 endroits prioritaires : la République démocratique du Congo, ancienne colonie belge, mais aussi Haïti, la Bolivie, le Maroc, le Sénégal, le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, le Rwanda, le Vietnam et la Palestine. La communauté flamande, quant à elle, intervient principalement en Afrique du Sud, au Malawi et au Mozambique. « C’est par nécessité d’efficacité. On n’a pas énormément de moyens », explique M. Plumat, pour justifier cette action ciblée.

Diversité souhaitée

Si la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide suggérait de consolider et de simplifier les procédures du côté des donateurs, M. Plumat rétorque que ses principes ne s’opposent pas à la multiplication du nombre d’acteurs. « La centralisation, en matière de coopération pour le développement, n’est pas garante d’efficacité, déclare-t-il en son nom personnel. La coopération internationale n’est pas une science exacte. Jusqu’à présent, on n’a pas trouvé la recette du bon développement partout sur la planète, sinon il y aurait bien longtemps que les problèmes seraient réglés. Le problème avec la centralisation, c’est qu’on s’enferme dans une pensée qui veut devenir unique. Le fait d’avoir des acteurs multiformes et relevant de niveaux ou de centres de décision différents permet peut-être de garantir une diversité dans les approches. »

Selon lui, l’enjeu de l’efficacité de l’aide, « c’est un problème de financement, mais c’est avant tout un problème de renforcement des capacités. Il y a, derrière tout ça, toute une série d’options philosophiques. » En Belgique, indique M. Plumat, l’aide internationale, par contre, ne fait pas l’objet de tensions idéologiques entre le gouvernement fédéral et les gouvernements communautaires et régionaux. Il attribue en grande partie cette cohésion au fait que les partis politiques sont les mêmes dans les deux ordres de gouvernement.

« Je ne porte pas de jugement, mais, lorsqu’il y a des orientations qui sont prises par le gouvernement fédéral canadien, je comprends que le Québec dise qu’il en a un peu marre d’aller mettre du pognon dans une politique dans laquelle il ne se reconnaît pas », dit M. Plumat. De plus, bien que le premier objectif soit de soutenir les pays du Sud dans leur développement, derrière cette intervention de solidarité internationale, « il y a un souhait d’exister. Il y a la volonté — en tout cas, cela a été le cas de la Wallonie à un certain moment — de se projeter à l’extérieur », décrit-il avec compréhension.


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Vers une agence québécoise

Deux grandes tendances semblent jusqu’à maintenant se dégager des consultations publiques sur la création de l’Agence québécoise de solidarité internationale (AQSI) : le Québec serait mieux de concentrer son aide sur des pays avec lesquels il a déjà développé des liens étroits, plutôt que de la saupoudrer partout sur la planète, et devrait tabler sur les expertises dans lesquelles il est déjà un chef de file, comme l’éducation, les droits de la personne ou le modèle coopératif. C’est ce qu’a confié au Devoir Gervais L’Heureux, directeur général de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), qui siège au comité conjoint, composé de membre de l’AQOCI et du ministère des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur (MRIFCE), chargé de mener ces consultations jusqu’au 22 novembre prochain. « Il restera toujours à trouver les fonds, parce que, quand on parle de financement, on essaie d’explorer aussi des solutions de rechange. Je ne peux pas, pour l’instant, m’avancer là-dessus, mais il y a beaucoup d’idées qui ont été soumises. »

En parallèle, l’AQOCI tente de sortir l’enjeu de l’ordre du jour souverainiste et des relations fédéralistes-nationalistes, « ce qui n’est pas toujours évident, parce qu’on tombe souvent là-dedans dans tous les dossiers au Québec », admet M. L’Heureux. Depuis que l’idée de l’AQSI a été lancée, la situation a évolué à Ottawa : l’Agence canadienne de développement international (ACDI) a été fusionnée avec le ministère des Affaires étrangères et du Commerce extérieur. « Ce qui est en train de se faire au Québec, ça pourrait aussi être un modèle pour inspirer d’autres provinces », juge M. L’Heureux. L’AQOCI tente de rallier tous les partis politiques du Québec à sa revendication. L’étude des façons de faire à l’étranger entre aussi dans cet objectif. La Belgique et l’Espagne, avec leur modèle décentralisé respectif en la matière, seront à l’honneur le 6 novembre prochain, lors de la conférence d’ouverture des JQSI organisée par la Chaire Nycole-Turmel sur les espaces publics et les innovations politiques. Le comité devrait déposer d’ici la fin de l’année 2013 son rapport sur la création de l’AQSI.


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