Après Taksim, la Turquie intimidée

Recep Tayyip Erdogan relâche d’autant moins la pression qu’il craint une reprise de la contestation même si jusqu’ici les manifestations sont restées sporadiques.
Photo: Associated Press Recep Tayyip Erdogan relâche d’autant moins la pression qu’il craint une reprise de la contestation même si jusqu’ici les manifestations sont restées sporadiques.

Elle se croyait une victime, elle se retrouve en position d’accusée risquant jusqu’à trois ans de prison. Il y a une dizaine de jours, Pinar T. a appris qu’elle était inculpée de rébellion à agent de la force publique comme de nombreuses autres personnes interpellées, très souvent au hasard, pendant les manifestations antigouvernementales du printemps, place Taksim à Istanbul, pour la défense du parc Gezi.

 

Embarquée loin de toute manifestation alors qu’elle attendait un minibus le 2 juin en début de soirée, traînée dans un car municipal transformé en fourgon cellulaire, la jeune femme diplômée en pédagogie et travaillant dans le tourisme, a été insultée, battue, et menacée de viol par les policiers qui l’ont forcé à se déshabiller. « Je te mettrai à quatre patte, je t’enc… et personne n’en saura rien », lui lança un des flics la traitant de « pute » et lui serrant le cou. Son témoignage est conforté par celui d’au moins deux autres personnes.

 

Accusations tardives

 

À peine libérée de sa garde à vue elle a porté plainte. Sans résultat jusqu’ici. Mais elle devra, elle, rendre des comptes devant la justice. De telles mises en accusation tardives à l’issue de procédures opaques sont très banales, mais le cas de Pinar T. est tellement caricatural qu’il a choqué l’opinion alors même que les inculpations ou les sanctions professionnelles visant les manifestants interpellés, des membres des organisations de la société civile qui ont appuyé le mouvement ou des journalistes trop critiques, se multiplient sans faire la une de médias toujours plus étroitement contrôlés par l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002 ou par des hommes d’affaires qui lui sont proches.

 

« Des centaines de personnes ont été mises en accusation dans les semaines qui ont suivi les événements du printemps, accusées de rébellion à agent ou de manifestation illégale, ou même au titre de la législation antiterroriste qui prévoit de très lourdes peines », s’indigne Metin Feyzioglu, président de l’association des barreaux de Turquie dénonçant « une claire volonté d’intimidation des autorités qui veulent faire croire que ces protestations faisaient partie d’un vaste complot pour renverser le gouvernement ».

 

Et d’autres…

 

Des procédures judiciaires ou administratives visent aussi bien les médecins qui avaient secouru les manifestants que les urbanistes et ingénieurs qui les ont soutenu au travers de leurs organisations, professionnelles ou les enseignants supposés complices. Une demi-douzaine de responsables d’ONG et de syndicalistes engagés dans le mouvement qui avaient rencontré le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, à l’avant veille de l’intervention des forces de l’ordre pour tenter de trouver un compromis de la dernière chance, sont aussi l’objet d’une enquête.

 

Amnesty International a dénoncé début octobre dans un rapport sur Gezi « des violations des droits humains à grande échelle ». Le rapport annuel sur la Turquie de l’Union européenne qui est sorti mardi est très critique même si, diplomatie oblige, il préfère mettre en avant les progrès réalisés dans les réformes.

 

Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, relâche d’autant moins la pression qu’il craint une reprise de la contestation même si jusqu’ici les manifestations sont restées sporadiques, début septembre à Kadikoy, quartier d’Istanbul de la rive asiatique du Bosphore ou quelque jours plus tard à Ankara à l’université du Moyen-Orient (ODTU) pour défendre les arbres d’un parc menacé par le tracé d’une autoroute.

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