Le grand homme des droits de l’homme

Le 16 juin 1964, huit hommes condamnés à la prison à perpétuité, parmi lesquels se trouvait Nelson Mandela, lèvent le poing en signe de défiance à leur sortie du palais de justice de Pretoria.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le 16 juin 1964, huit hommes condamnés à la prison à perpétuité, parmi lesquels se trouvait Nelson Mandela, lèvent le poing en signe de défiance à leur sortie du palais de justice de Pretoria.

L’ambassadeur de l’Afrique du Sud à l’ONU le disait ainsi en 2009 : « Nelson Mandela n’est ni un dieu, ni un saint. C’est simplement un homme qui s’est comporté un peu plus sagement, un peu plus fermement, un peu mieux que nous tous. »

Baso Sanggu reconnaissait du même souffle que Mandela est une « icône internationale et un symbole d’espoir pour ceux qui sont opprimés et marginalisés à travers le monde ». Mais, en rappelant que l’ex-président sud-africain était un simple mortel investi d’une grande mission, Sanggu lançait implicitement le message qu’il appartient à chacun de faire un pas dans la direction de Mandela.

C’est aussi ce que souhaitait l’Organisation des Nations unies (ONU) en adoptant à cette occasion une résolution instaurant la Journée internationale Nelson Mandela. Chaque 18 juillet — jour anniversaire de Mandela — l’ONU célèbre désormais le grand homme des droits de l’homme et invite la population à oeuvrer pour la collectivité. Le geste est rare, à la hauteur du personnage.

Le texte de la résolution rappelle que Nelson Mandela a certes joué un rôle déterminant dans « la lutte pour la libération et l’unité de l’Afrique », en plus d’offrir une « contribution exceptionnelle à l’avènement d’une Afrique du Sud non raciale, non sexiste et démocratique ».

Mais il souligne plus largement le « dévouement [de Mandela] au service de l’humanité », exemplaire qu’il fut « par son action humanitaire dans les domaines du règlement des conflits, des relations entre les races, de la promotion et de la protection des droits de l’homme, de la réconciliation, de l’égalité entre les sexes, des droits des enfants et autres groupes vulnérables, et du progrès des communautés démunies et sous-développées ». La liste se lit comme un résumé de l’esprit de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948.

 

Comme Valjean

Mandela fut assurément une « figure emblématique et historique des droits de l’homme dans le monde », estime Jean-Pierre Massias, professeur à l’Université de Pau et spécialiste des transitions démocratiques. « Je crois que ce qui caractérise le plus son héritage, c’est qu’il a été capable de s’adapter à l’évolution même du concept de lutte pour les droits de l’homme », dit-il en entretien.

« Au début, on l’a trouvé dans la continuité des grands libérateurs qui combattaient auprès de rébellions armées pour lutter contre le pouvoir oppressif. Mais, à partir de sa libération en 1990, il est passé à une gestion des droits de l’homme pacifiée, universaliste et réconciliatrice, analyse M. Massias. De ce point de vue, il est l’héritier de la lutte pour les droits civiques au XXe siècle, tout en inaugurant un nouveau type de gouvernance des droits de l’homme qui consiste à en faire une valeur d’unification, de stabilisation et de réconciliation sociale. »

Jean-Pierre Massias compare Mandela au personnage de Jean Valjean, dans Les Misérables, de Victor Hugo. « Un homme qui lutte pour la libération, la justice, mais qui utilise l’arme de la réconciliation, du partage. Ce n’est pas uniquement la justice, mais aussi le pardon, la réintégration, dans un corps social unifié, des gens qui auraient mérité d’être condamnés pour ce qu’ils avaient fait. »

État de droit

 

Professeur de droit international à l’Université de Montréal, Stéphane Beaulac situe lui aussi Nelson Mandela comme figure de proue du mouvement des droits de l’homme, derrière les concepteurs de la Déclaration. Mais il estime que le grand legs de Mandela aura été de guider la transition « vers une démocratie libérale et un système constitutionnel de protection des droits humains à l’interne ».

« La transition s’est faite sans bain de sang, souligne M. Beaulac. Et c’est en grande partie grâce à cette volonté de Mandela de mettre cette transition à l’intérieur d’une égide constitutionnelle séparée du politique. Il savait que la transition passerait par le pôle politique, mais aussi par une structure constitutionnelle ferme qui mettrait entre les mains d’un tribunal indépendant la conformité des décisions du gouvernement. C’était un homme sage et il voyait dans cette structure un moyen essentiel d’assurer une transition dans la paix, alors que le contexte était explosif et qu’on entendait beaucoup d’appels à la vengeance. »

Jean-Pierre Massias note que « Mandela a été capable de conserver le soutien de ses partisans tout en attirant ses anciens adversaires autour d’une question unifiée. La capacité pédagogique de Mandela en matière de droits de l’homme, ç’a été la force de son exemple, celui d’un homme qui appliquait les principes qu’il entendait. »

 

Ainsi a-t-il accepté que la Cour constitutionnelle renverse certaines de ses décisions, note Stéphane Beaulac. « Il a envoyé le message très fort qu’il exercerait ses fonctions à l’intérieur des balises d’un État de droit. »

Un personnage « hors du commun », résumait Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, en 2009. « Il incarne les plus fortes valeurs de l’humanité. » Ni un dieu, ni un saint, mais un homme bien, au sens le plus noble et le plus vaste du terme.

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