Erdogan dit avoir vidé la place Taksim par «devoir»

Plus de 100 000 partisans du premier ministre turc se sont réunis pour lui témoigner leur soutien.
Photo: Agence France-Presse Plus de 100 000 partisans du premier ministre turc se sont réunis pour lui témoigner leur soutien.

Alors que le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, justifiait dimanche, devant plus de 100 000 partisans, sa décision de faire évacuer manu militari la place Taksim, des affrontements violents entre les policiers et les manifestants ont secoué le centre-ville d’Istanbul.

Malgré les heurts, M. Erdogan a défendu sa gestion de la crise et sa décision de chasser les manifestants de la place Taksim, le berceau de la contestation, qu’ils refusaient de quitter depuis le 31 mai. Devant une foule conquise, composée de partisans du Parti de la justice et du développement, qui a porté M. Erdogan au pouvoir il y a dix ans, ce dernier est apparu sûr de lui, les manches de sa chemise retroussées, marchant le long de la scène tout au long de son discours. « J’ai dit que nous étions arrivés à la fin. Que c’était devenu insupportable. Hier, l’opération a été menée et [la place Taksim et le parc Gezi] ont été nettoyés », a lancé M. Erdogan sous les vivats de la foule, la plus importante rassemblée depuis le début de la crise qui secoue la Turquie. « C’était mon devoir de premier ministre », a-t-il ajouté, arpentant de long en large l’immense estrade.


« Nous n’abandonnerons pas cette place aux terroristes », a répété le dirigeant turc, en référence aux drapeaux ou aux banderoles de certains mouvements politiques interdits qui avaient été déployés sur la place Taksim.


Pendant près de deux heures d’un discours au ton accusateur, M. Erdogan a fustigé les médias internationaux complices des « terroristes », le Parlement européen qui dépasse les « limites » et les « pillards » qui détruisent le pays.


À dix kilomètres de là, autour de la place Taksim, l’ambiance était tout autre : les manifestants expulsés la veille tentaient de la reprendre, sans succès. Dans la journée de dimanche, des milliers d’entre eux ont joué au chat et à la souris avec les centaines de policiers de l’antiémeute.


Les forces de l’ordre ont pourchassé les manifestants jusque dans les hôtels et les magasins de luxe du centre-ville d’Istanbul, où beaucoup d’entre eux avaient tenté de trouver refuge, selon le New York Times. Ainsi, le Divan Hotel, tout près du parc Gezi, dans lequel les manifestants avaient installé un campement avant qu’il ne soit démantelé, a servi de refuge à beaucoup d’entre eux.


Des centaines de manifestants, portant des masques à gaz et des casques, sont rentrés au rez-de-chaussée de l’établissement. Les policiers ont tenté de pénétrer dans l’enceinte de l’hôtel, mais ils ont été repoussés par les manifestants, non sans avoir tiré des grenades lacrymogènes dans l’établissement, afin de forcer la foule à sortir.


Les heurts qui se sont produits à Istanbul, dans la nuit de samedi lors de l’évacuation de la place Taksim, ont fait au moins 150 blessés, dont 6 graves, selon des sources médicales, citées par le New York Times. Le gouverneur d’Istanbul, Huseyin Avni Mutlu, a évalué leur nombre à 44 dimanche. Une adolescente de 14 ans a notamment été blessée à la tête gravement et a dû subir une opération chirurgicale, selon le syndicat des médecins d’Istanbul. L’organisme a aussi indiqué au New York Times que beaucoup de personnes souffraient de brûlures au premier ou au second degré, car des produits inconnus avaient été ajoutés aux réservoirs des canons à eau de la police turque, utilisés pour disperser la foule. À Ankara, la police a également chassé à plusieurs reprises des centaines de personnes qui tentaient de se réunir sur la place Kizilay, le coeur de la contestation dans la capitale. Partout, les manifestants ont assuré qu’ils ne baisseraient pas les bras. « Je n’abandonnerai pas », a assuré à l’AFP Mey Elbi, une professeure de yoga de 39 ans délogée du parc Gezi. « Nous sommes en colère, tout ça n’est pas fini », a-t-elle ajouté, « le monde a vu qu’ensemble, nous pouvions tenir tête à Tayyip ».


Samedi soir, M. Erdogan est passé à l’action deux heures après avoir lancé un dernier ultimatum aux irréductibles qui refusaient de quitter leur place forte du parc Gezi, à Istanbul.


En quelques minutes, les unités antiémeutes de la police ont vidé le parc de ses milliers d’occupants en les noyant sous un nuage de gaz lacrymogènes. Sitôt connue la nouvelle de l’évacuation du parc, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue à Istanbul pour tenter de« reprendre » la place Taksim. Toute la nuit, la police est intervenue à grand renfort de gaz, de canons à eau et de tirs de balles en caoutchouc pour disperser la foule dans plusieurs artères de la ville. La police était déjà intervenue dans le parc Gezi le 31 mai en délogeant brutalement quelques centaines de militants écologistes qui protestaient contre la destruction annoncée du parc Gezi et de ses 600 platanes. La colère provoquée par cette opération a suscité la plus vaste fronde contre le gouvernement islamo-conservateur depuis son arrivée en pouvoir en 2002.


L’Allemagne, qui compte un grand nombre de citoyens d’origine turque, a appelé la Turquie à respecter « la liberté de manifester et d’expression », selon un tweet du porte-parole du gouvernement allemand, Steffen Seibert, diffusé dimanche.

8 commentaires
  • Robert Côté - Inscrit 17 juin 2013 07 h 12

    Le mot passe-partout...terroristes!

    En 1950 le mot clé des dirigeants était''Communistes''.Aujourd'hui ils utilisent le mot ''Terroristes'' à chaque fois que des gens contestent leur pouvoir ou revendiques leurs droits.

    Les inégalités sociales sont souvent à l'origine des contestations et du désespoir des gens que l'on tente de réprimer,d'étouffer...jusqu'à ce que la marmite saute.

  • Mireille Langevin - Inscrite 17 juin 2013 10 h 35

    Erdogan , modéré !

    Pas certain . Lors de l'élection de 2003 , je vivais en Turquie alors je sais comment cela se passait . Le peuple a voté pour lui car il en avait marre de la corruption des élus . Le peuple n'avait pas d'autre choix. Dès lors , les gens disaient qu'il fallait surveiller Erdogan pour ne pas que l' extrémisme prenne le dessus , on se méfiait. L'armée avait beaucoup de pouvoir et était la gardienne de la laïcité. Les terroristes ne sont pas en majorité en Turquie . Il agit en terroriste en ne respectant pas la liberté d'expression.

  • André Michaud - Inscrit 17 juin 2013 10 h 49

    Quel pourcentage d'appui???

    Quel pourcentage des 75 millions de citoyens appuient ce qui semble des manifs de type anarchiste non légales? Peut-être 5 % ???

    Les manifestants auraient du accepter de quitter en échange de la tenue d'un référendum sur l'avenir du parc, on aurait éviter toutes ce dépenses en policiers, et du brasse camarade inutile. Mais ce peut il qu'ils savent qu'ils n'ont pas d'appui populaire et qu'ils perdraient ce référendum?

    • Frédéric Jeanbart - Inscrit 19 juin 2013 18 h 13

      Vous semblez spéculer sur une ignorance de la situation, du régime, de ce que vit ce peuple. C'est si simple de parler d'argent pour conclure " ils auraient du faire ceci et cela", mais (malheureusement?) la vraie vie n'est pas aussi simple (ou plutôt est plus "riche") qu'un cahier de comptable.

    • Frédéric Jeanbart - Inscrit 19 juin 2013 18 h 19

      Est-ce que ce référendum leur a été offert? Je demande, je ne sais pas... Est-ce que ces chiffres que vous qavancez furent réellement colligés? On semble croire que les gens aiment devenir violents à la moindre minuscule occasion. Or c'est faux, cela ne se foit que sur Fox News, à Hollywood, ou dans les politiques de néoconservateurs paranoïaques : fondamentalementl les humains recherchent l'harmonie... Il faut vraiment pousser une population à bout, ne lui donner aucune autre issue (pas même l'option d'un référendum) pour en arriver là.

  • Richard Boudreau - Abonné 17 juin 2013 11 h 31

    Les manifestations: mauvaise expression de la démocratie.

    Les manifestations avec tout ce qu'elles comportent de confrontation et publicité dans les média semblent l'expression du volonté populaire de démocratie. C'est faux en partant. Le terme "terroriste" est évidement exagéré, mais il y a du vrai: lorsque des milliers de manifestants réclament un changement de la part du gouvernement par des gestes de confrontation et de désordre, ils cherchent à obtenir un pouvoir que la seule manifestation démocratique du vote ou du référendum ne saurait leur procurer.
    Le vrai geste démocratique: le vote ou le référendum. Le reste ne devrait servir qu'à faire réfléchir et si possible à amener les gens à adopter un point de vu différent qui pourrait faire consensus.

    • André Michaud - Inscrit 17 juin 2013 14 h 00

      Tout à fait d'accord avec vous.

      La démocratie est le moins pire des systèmes. Aucun système ne peut plaire à tout le monde tout le temps. Aux élus des citoyens de décider.

      Les manifs doivent servir "qu'à faire réfléchir et si possible à amener les gens à adopter un point de vu différent qui pourrait faire consensus"..en effet , pas à occuper des espaces publiques de façon illégale et exiger la démission des élus...

      Quand on abuse du droit de manifester on discrédite ce droit et pousse les élus à utiliser plus de force pour se faire respecter. C'est mauvais pour la cause et pour tous. Une fois notre point de vue connu publiquement auprès de nos concitoyens c'est aux élus de décider et assumer leurs décisions.

    • Frédéric Jeanbart - Inscrit 19 juin 2013 19 h 01

      Les manifestations se produisent lorsque justement « l'écoute démocratique » est absente. Et elle est souvent proportionnelle en terme d'intensité (du moins dans nos contrées), au niveau de manque à la démocratie du pouvoir en place.

      Le drame, c'est quand des sociétés creusent les inéquités (je ne parle pas "d'égalité", mais d'équité en terme d'accès à la justice et à l'essentiel qui constitue une démocratie), entre pauvres et riches, entre laissés pour compte et privilégiés en ce sens. On l'a souvent constaté ailleurs, on le constate de plus en plus en Occident. C'est une loi de la physique, d'action-réaction. En Europe, ces inéquités sont flagrantes et structurelles comparativement à chez nous, raison pour laquelle on a assisté à bien des manifestations violentes et des extrémismes de toute sorte (de droite ou de gauche), c'est quasi-historique - dur de se débarrasser de vielles habitudes, surtout quand des familles y trouvent leur compte d'une génération à l'autre et tentent inlassablement de protéger leurs privilèges. D'ailleurs je crois que les récentes manifestations de Montréal, ont bien démontré elles aussi cette dynamique.

      Le drame, c'est quand une partie de la population, trop confortable pour se soucier des autres, se met à les villipender pour ce qui n'est à leur yeux que du désordre et non plus un exercice démocratique, car ça les dérange dans leurs certitudes (conditionnelles et proportionnelles à leur propre confort). Au grand plaisir du pouvoir qui dès lors peut s'amuser à devenir coercitif et violent, encore plus sourd, voir baveux et provocateur, sous les applausdissements d'un public de privilégiés devenus mesquins (pour certains ayant besoin de se comparer à la misère pour se sentir "bien"). Ce qui exacerbe les discussions de sourds, le support au totalitarisme de la part des uns, les tensions et finalement la violence des autres (quand elle n'est pas elle-même provoquée par la violence - verbale ou physique - des uns).