La condamnation des sismologues italiens suscite l’indignation

Des résidants d’Aquila près de la zone rouge encore fermée au public, dans le quartier historique de la ville
Photo: Agence France-Presse (photo) Andreas Solaro Des résidants d’Aquila près de la zone rouge encore fermée au public, dans le quartier historique de la ville

La condamnation des sept scientifiques et experts italiens à six ans de prison ferme pour avoir sous-estimé le risque d’un séisme de forte intensité a semé l’émoi et l’indignation au sein de la communauté scientifique internationale. Car tous les sismologues du monde affirment qu’avec les technologies actuelles, il est tout à fait impossible de prévoir l’imminence d’un tremblement de terre.

Selon Thomas Hillman Jordan, directeur du Southern California Earthquake Center et professeur à l’Université de Californie du Sud, il est « tout à fait incroyable que des scientifiques soient reconnus coupables d’homicides alors qu’ils tentaient simplement de faire leur travail », dit-il, avant de préciser que c’est à « une mauvaise communication pas tant de la part des scientifiques que de celle des fonctionnaires gouvernementaux » qu’il faut imputer la faute.


De plus, un simple citoyen avait prédit l’imminence d’un tremblement de terre à partir de son équipement maison, alors qu’il n’existe aucun appareil permettant de formuler ce genre de prédictions, raconte M. Jordan. Le gouvernement a alors voulu rassurer la population contre ces prédictions sans fondement scientifique. Et comme les six scientifiques et l’expert n’avaient pas vu de signes manifestes de l’imminence d’un plus gros tremblement de terre, même si celui-ci demeurait possible, un fonctionnaire aurait affirmé que « les sismologues l’avaient assuré que les secousses sismiques mineures qui étaient survenues au cours des mois précédents étaient de bon augure, car elles avaient permis de relâcher l’énergie disponible pour un plus gros séisme. Or, c’est l’inverse, les petits tremblements de terre augmentent la probabilité d’un plus gros séisme. L’information n’a donc pas été communiquée adéquatement au public », explique-t-il.


« Les scientifiques auraient dû souligner le fait qu’il y avait une plus grande probabilité que survienne un plus grand séisme à ce moment-là qu’en temps normal, même si la probabilité était faible. Et ils ne l’ont pas fait, probablement parce que cela aurait signifié que les prédictions du citoyen étaient justes, dit-il. La condamnation est tout à fait inappropriée. Ces scientifiques ont peut-être commis des erreurs de jugement, ils n’ont peut-être pas communiqué adéquatement, mais les condamner pour homicides pour ce genre de mauvaise communication est inapproprié, car les coupables ne sont pas ces individus mais le système. »


« Une telle condamnation poussera les scientifiques à demeurer silencieux alors que nous voulons plutôt qu’ils informent mieux le public. S’ils sentent qu’ils risquent des condamnations pour ce qu’ils ont dit, ils demeureront silencieux. C’est le danger », prévient-il.


Le sismologue Shaocheng Ji de l’École polytechnique répète à son tour qu’on ne peut pas prévoir les tremblements de terre. « Mais les scientifiques italiens ont fait l’erreur d’annoncer qu’il n’y aurait pas de tremblement de terre, dit-il. Il y avait eu quelques petites secousses sismiques qui à mon avis annonçaient l’imminence d’un gros tremblement de terre. Cela voulait dire que la faille commençait à se réactiver. Ce n’est pas une question d’incompétence. Mais ils ont utilisé les faibles probabilités d’un gros séisme pour rassurer la population. »


« Ce genre de punition est nécessaire parce que les scientifiques avaient une responsabilité », déclare M. Ji, tout en faisant référence à l’attitude des experts chinois qui ont tu les risques de tremblement de terre en 2008 de peur de provoquer « une instabilité sociale et politique ». « La Chine devrait utiliser la même méthode qu’en Italie. »


Les scientifiques italiens ont mal évalué les risques, car dans cette petite ville d’Italie, il y avait beaucoup de vieilles maisons de pierre sans armature métallique ni ciment. On savait aussi qu’il s’agit d’une zone de faille active qui a subi plusieurs séismes dans l’histoire.


« J’aurais prévenu la population de la possibilité d’un gros tremblement de terre en raison des petites secousses sismiques qui l’ont précédé. La population aurait pu être avertie de faire attention », affirme-t-il.


Le président de l’Acfas, le juriste Pierre Noreau, a affirmé par voie de communiqué que « loin de nier la responsabilité sociale des chercheurs, il apparaît ici abusif d’imputer lourdement à ces chercheurs italiens la responsabilité d’une catastrophe dont la probabilité ne pouvait être évaluée avec justesse dans les conditions actuelles de la sismologie. Cette dérive ébranle tous les milieux de la recherche et risque d’avoir pour conséquence le développement de réflexes d’une extrême prudence alors qu’il faut plus que jamais encourager un sain dialogue entre la science et la société ».

4 commentaires
  • Denis Boyer - Inscrit 24 octobre 2012 07 h 12

    Mauvais jugement...

    Il faudrait, pour évaluer la responsabilité de ses scientifiques, en supposant qu'ils en aient une, connaître la réaction des autorités si ils avaient effectivement annoncer une secousse violente et imminente. Les autorités auraient sans doute réagi en disant qu'il n'y a pas de quoi s'alarmer et qu'on ne peut prédire avec certitude un tremblement de terre. Le blâme aurait shifter...

    Mais si pour éviter une poursuite les scientifiques doivent toujours annoncer le pire, de peur d'être poursuivis pour n'avoir pas annoncer un danger suffisamment sérieux, alors on sera pris avec des masses de fausses alertes, et toute prédiction perdra son sens.

    Je suis déçu de la réponse de M. Ji de Polytechnique qui plaide pour la punition de ces chercheurs. Doit-on aussi punir les météorologues qui n'ont pas vu venir une tornade ou qui n'ont pas prévenu le golfeur foudroyé par la foudre?

    La vraie responsabilité dans ces cas de destruction massive dues à un cataclysme naturel ne serait-elle pas aux autorités qui ont permis des constructions inadéquates dans une zone sismique?

    • Yvan Dutil - Inscrit 24 octobre 2012 13 h 46

      Ji erre effectivement. À supposé qu'il est averi la population, cela aurait changé quoi? Rien du tout à moins que cela n'ait crée une panique. La très grande majorité des gens serait restée chez elle ou serait revenue après quelques jours. Sans compter que beaucoup d'autres chercheurs aurait clairement dit que l'on ne peut pas se prononcer dans ce cas là. Monsieur Li est peut-être un bon sismologue, mal il est nul en sociologie.

  • Claude Desjardins - Abonné 24 octobre 2012 09 h 15

    Prisonniers d'opinion...

    ...il n'y a pas d'autre mot pour décrire l'absurdité de ce jugement.

  • René Tinawi - Abonné 24 octobre 2012 09 h 47

    En italie: Un juge sans jugement!

    La prédiction des tremblements de terre est une science inexistante. Par contre, ont sait que les séismes auront lieu là où historiquement ils se sont dejà produits. Quand? c'est peut-être demain ou dans 200 ans, comme ce fût le cas en Haïti en 2010.
    La meilleure protection n'est pas la prédiction des séismes, mais plutôt la réfection parasismique des anciens bâtiments et infrastructures.

    René Tinawi, ing.
    Professeur émérite
    École Polytechnique de Montréal