Ces punks qui font trembler Poutine


	Un sympathisant des Pussy Riot manifeste devant la cour de Moscou.
Photo: Agence France-Presse (photo) Andrey Smirnov
Un sympathisant des Pussy Riot manifeste devant la cour de Moscou.

Sacrilège, profanation, blasphème : ces accusations ont été portées avant-hier contre les trois membres du groupe musical féministe russe Pussy Riot, incarcérées de manière préventive depuis cinq mois pour avoir récité une prière anti-Poutine dans la plus grande cathédrale de Moscou.

Piotr, le papa de la petite Gera, quatre ans, a dû tenter de lui expliquer pourquoi sa mère n’est plus là depuis cinq mois : un jour, maman a mis sa petite robe colorée, ses collants fluo et sa cagoule tricotée pour se rendre à l’église demander à la Vierge Marie de libérer la Russie de Vladimir Poutine. Des messieurs en soutane l’ont dénoncée très fort. D’autres en uniforme l’ont arrêtée et ceux en toge ne lui ont toujours pas offert de procès. Aujourd’hui, elle est détenue en cellule dans de piètres conditions. Maman n’est plus là et elle a même arrêté de manger depuis plus d’une semaine…


L’histoire est digne de la Russie d’avant la Perestroïka. D’ailleurs, le dernier artiste à avoir été emprisonné dans la Fédération de Russie est Leonid Lamms, en 1984. Que se passe-t-il donc, au pays de Vladimir Poutine, pour que trois jeunes performeuses, mères de famille, soient placées en détention provisoire depuis le début du mois de mars ?


Tout débute le 21 février dernier. Le groupe de musique féministe et écologiste Pussy Riot entre dans la cathédrale moscovite Christ-Sauveur. Vêtues de petites robes colorées et cagoulées, les jeunes filles dans la vingtaine investissent l’autel le temps d’une prière irrévérencieuse où, filmées, elles entonnent un « Vierge Marie, devient féministe, délivre-nous de Poutine ! » L’action vise aussi le patriarche de l’Église orthodoxe russe, Kirill, et déclenche l’ire des dignitaires religieux.


Quinze jours et plusieurs milliers de visionnements de leur performance sur YouTube plus tard, les autorités répliquent. Nadejda Tolokonnikova (la mère de Gera), Maria Alekhina (maman de Philippe) et Ekaterina Samoutsevitch sont arrêtées et placées en détention préventive pour « vandalisme en bande organisée », encourant ainsi sept ans de réclusion et la perte de leurs droits parentaux.


Les Pussy Riot n’en étaient pourtant pas à leur première action depuis la formation du groupe en 2011. Elles ont multiplié les « flashmobs » dans les stations de métro, sur le toit des bus, à la place Rouge, etc. Comprenez, Vladimir Poutine vient tout juste d’être élu… pour la troisième fois.


« Avant, il était tout de même possible de faire sortir des activistes de prison… Avec l’emprisonnement des Pussy Riot, un signal a clairement été envoyé à tous les citoyens pour dire que la répression a véritablement commencé », explique au Devoir Denis Polopov, jeune peintre réfugié politique aux Pays-Bas. « La Russie, en particulier sous Poutine, a tendance à devenir de plus en plus autoritaire et les tribunaux sont utilisés pour réduire au silence et emprisonner les nombreux opposants à l’élite dirigeante », estime pour sa part Kyle Matthews, chercheur principal en droit de la personne à l’Université Concordia.


Même au tribunal Taganski de Moscou, rien ne se déroule comme il se doit. Des accusations ont été déposées jeudi dernier seulement contre les Pussy Riot et la Prokuratoura a décidé de ne consacrer que cinq jours à l’examen du dossier. Jugeant ce délai trop court, les trois filles ont entamé une grève de la faim. « Leur cause prouve que le système de justice en Russie est une farce : ils détiennent les gens sans procès pendant cinq mois, ils rejettent toutes les preuves fournies par la défense, ainsi que deux expertises attestant que les filles n’ont pas commis d’infraction, alors qu’ils acceptent une tierce partie qui se base sur des textes médiévaux se référant à l’interdiction d’orgies dionysiaques, païennes et hellénistiques ! » nous écrit Anna Zobnina de l’Institut méditerranéen d’études de genre, basé à Chypre. La féministe d’origine russe qui anime en partie freepussyriot.org dénonce aussi le faux espoir donné samedi dernier par un appel anonyme au mari de Tolokonnikova et à son avocat, laissant croire à l’éventuelle remise en liberté des filles. Lundi, le verdict de la cour est tombé sans surprise : l’emprisonnement est prolongé jusqu’au 20 juillet.

 

En foi de quoi ?


Il n’y a pas que la politique et la justice qui font la singularité de cette histoire, car, il faut le rappeler, des milliers d’activistes russes ont été arrêtés depuis le tournant du siècle, et encore plus depuis le 6 mai dernier [Marche des millions]. Le renouveau religieux, en cours depuis la chute du régime soviétique en 1991, n’y est pas étranger. « Ces jeunes filles, poussées par la haine religieuse, ont crié des slogans hostiles, insultants pour les croyants. Elles ont rabaissé les fondements de l’Église russe orthodoxe de façon blasphématoire », résume la Prokuratoura après l’audience des Pussy Riot. Toute l’affaire suscite un débat sans précédent sur les liens entre l’Église et le pouvoir en Russie, où l’orthodoxie est pratiquement devenue une religion d’État. Roman Zaytsev, un ancien prêtre du Patriarcat de Moscou qui soutient ardemment les arrêtées, nous entretient même de « fanatisme religieux », en référence l’enseignement orthodoxe obligatoire à partir de septembre dans toutes les écoles de la fédération et la volonté d’imposer un code vestimentaire conforme aux valeurs religieuses par l’archiprêtre Tchapeline en 2011.


Pour Olga, militante au sein de l’Union des électeurs russes et partisans de la démocratie en Russie (UERF) en France, « le terme “ Église orthodoxe russe ” est utilisé pour parler de l’institution et non de la religion [car elle est] proche des pouvoirs, elle a son lobby, son poids dans le système bureaucratique ». Les scandales financiers entourant le patriarche Kirill qui ont éclaté récemment donnent un aperçu de cette proximité, d’ailleurs dénoncée par les Pussy Riot. Leur maintien en détention n’est donc pas étranger à leurs positions envers les élites religieuses - Kirill exige de sévères sanctions contre ces « blasphématrices » -, même si « personne parmi les chrétiens pratiquants à qui j’ai parlé ne souhaite leur détention ou une punition sévère », mentionne Gueorgui, aussi membre de l’UERF.


De la place Tahrir à la place Rouge


Profondément divisée devant l’arbitraire qui perdure dans cette cause, la société civile russe a quand même décidé de réagir. Le 27 juin dernier, plus de 100 artistes russes connus ont appelé, dans une lettre ouverte, à libérer les Pussy Riot. Même des partisans de Poutine, dont l’actrice Tchoulpan Khamatova (Good bye, Lenin!), étaient de ceux qui ne voient « aucune raison pratique au maintien à l’écart de la société de ces jeunes femmes qui ne présentent aucun danger ».


À l’étranger, des groupes de soutien à celles qui veulent « apporter la place Tahrir à Moscou » se sont formés en Europe, en Israël et aux États-Unis. Il n’y a pas que les affinités punk ou féministes qui contribuent à la médiatisation des Pussy Riot. Amnesty International a mis en ligne une pétition demandant la libération de ces « prisonnières d’opinion ». Les avocats des jeunes femmes ont aussi décidé de porter plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme à Strasbourg.


Enfin, le Palais de Tokyo à Paris met en lumière le cas des Pussy Riot dans sa première exposition de la série « Alerte », qui veut « réagir au fil brûlant de l’actualité, qu’elle soit politique, économique ou émotionnelle ». On peut y voir, entre autres, la vidéo de la performance incriminable de jeunes femmes dansant et chantant devant un autel…



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Cagoule-toi et joue


« On n’hésiterait jamais à faire quelque chose pour appuyer les Pussy Riot ! » affirme François, un des chanteurs de Mise en demeure, le groupe de musique anarchiste qui a vécu une importante médiatisation eu égard à ses propos insolant envers nos dirigeants. Depuis cinq ans, les paroles de leurs chansons sont entonnées dans les concerts par des fans sans que rien ni personne n’intervienne. Mais voilà qu’au plus fort de la crise qui dure depuis février 2012 au Québec, ils sont mis en lumière par le premier ministre Jean Charest en personne. À la suite de sa sortie contre la « violence » de leurs refrains, le groupe a dû annuler un concert [Party clandestin de la Saint-Jean] : « Oui, j’appellerais ça de la censure. On ne voulait pas que l’organisme qui nous avait engagés perde ses subventions suite aux menaces directes de Régis Labeaume, alors on s’est désisté. » Les membres du groupe, dont deux sont papas, ont aussi été ciblés par le Service de police de la Ville de Montréal : « On nous a mentionné “ Incitation à la haine ” et “ harcèlement haineux ”, nous dit François. C’est quand même terrible ce qui se passe en Russie, ç’a l’air hardcore d’être un opposant ou un artiste là-bas. Des fois, par contre, on dirait qu’on tend vers ça, avec la loi spéciale, les arrestations de masse, le profilage politique… »


Contrairement à Montréal, il n’est pas interdit de porter la cagoule à Moscou… Et ailleurs dans le monde, des dizaines de groupes de musique font des performances et démontrent leur appui aux arrêtées, arborant souvent le masque de tricot coloré. Kathleen Hanna, du mouvement Riot grrrl et du groupe de punk-rock féminin Bikini Kill, plusieurs fois citée comme modèle par les Pussy Riot, a publié une déclaration de soutien à leur intention. À la fin du concert de Faith No More à Moscou le 3 juillet dernier, les Pussy Riot sont montées sur scène pour interpréter une chanson contre le gouvernement. Le chanteur Mike Patton et le claviériste Roddy Bottum sont ensuite revenus sur scène, arborant une cagoule de couleur. Le populaire groupe punk Anti-Flag participe à un concert-bénéfice à la fin juillet à Berlin. Normalement, les Pussy Riot devraient avoir été libérées à cette date…

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