cache information close 

La Russie aux urnes - Une «sélection» plus qu'une «élection»

Édouard Veniaminovitch Savenko, alias Limonov, 68 ans, poète, aventurier et politicien des extrêmes devant l’Éternel. «Dans un état policier comme le nôtre, l’important est de mettre fin au régime de Poutine», dit-il.  <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Édouard Veniaminovitch Savenko, alias Limonov, 68 ans, poète, aventurier et politicien des extrêmes devant l’Éternel. «Dans un état policier comme le nôtre, l’important est de mettre fin au régime de Poutine», dit-il. 

Le Devoir en Russie - Pour l'écrivain Édouard Limonov, dont la candidature à la présidentielle russe a été rejetée, le scrutin du 4 mars est une escroquerie. La journaliste Paule Robitaille conclut une série de trois textes par un entretien avec ce personnage singulier de la politique russe, auquel Emmanuel Carrère a consacré son dernier livre.

Édouard Limonov habite, avenue Lénine, un immeuble tout soviétique, identique à des dizaines d'autres tout autour, bref, un quartier modeste. On pénètre dans le hall et on prend le minuscule ascenseur qui monte péniblement au 5e étage. Un gros gaillard musclé, les cheveux coupés en brosse, nous ouvre la porte. Juste derrière, en chair et en os, voilà, c'est lui, le personnage mythique du best-seller de l'écrivain français Emmanuel Carrère, le gagnant du prix Renaudot 2011.

Édouard Veniaminovitch Savenko, alias Limonov, 68 ans, aventurier et politicien des extrêmes devant l'Éternel: voyou en Ukraine, dandy de l'underground à Moscou, poète, valet de chambre à Manhattan, écrivain à Paris, soldat dans les Balkans, chef du Parti des «natsbols» (national bolchevique, interdit aujourd'hui), prisonnier politique.

L'auteur du Journal d'un raté cultive son air d'intello hard; grosses lunettes en écailles, barbichette à la «trois mousquetaires», coupe de cheveux rockabilly. Dans les années 1990, Limonov intimidait par son impétuosité, par sa ferveur extrémiste qui oscillait entre Staline et Hitler, par ses discours agressifs et par ses émules aux crânes rasés qui le suivaient partout. Aujourd'hui, 20 ans plus tard, seul avec son garde du corps dans cet appartement spartiate, son radicalisme n'effraie plus. L'homme qui nous invite au salon poliment parle de démocratie et d'élections libres.

On a peine à le situer. «Un impérialiste staliniste, peut-être, mais il n'est surtout pas staliniste, tente d'expliquer le reporter Eugène Buntman, qui suit Limonov depuis des années. Certainement un radical de droite, mais il prône l'égalité sociale et l'immigration des gens des anciennes républiques.»

Alors, la question se pose: où vous situez-vous? «Il est prématuré de parler d'idéologie. Allez voir mon site Web.» Mais le site Web est aussi assez difficile à suivre. Expliquez-nous. «Dans un État policier comme le nôtre, l'important est de mettre fin au régime de Poutine; on veut la liberté d'expression et des élections propres. Il n'y a que la démocratie qui compte. On parlera d'idées plus tard.» Et Poutine, il le déteste: «Un charlatan, un opportuniste, un démagogue», dit-il.

Bête noire du FSB

Actuellement, il codirige Stratégie-31, un mouvement antisystème qui se réunit tous les 31 sur la place Triumfalnaya, à Moscou, pour réclamer le droit à la liberté de réunion garanti par l'article 31 de la Constitution.

Ces sorties récentes lui ont valu une vingtaine d'arrestations. Son groupe est la bête noire du FSB (la version actuelle du KGB). Lors de l'entrevue, Limonov déclarait que neuf de ses activistes étaient détenus pour des raisons diverses liées à leurs activités politiques; parfois ils sont des dizaines.

En décembre dernier, envers et contre tous, il se lançait dans une autre grande aventure, celle de la campagne présidentielle russe. Mais niet, sa candidature a été rejetée par la commission électorale de Russie, comme celle de six autres candidats «indépendants», pour des raisons douteuses.

Ce qui amène Édouard Limonov à dénoncer l'élection présidentielle du 4 mars, la qualifiant d'une escroquerie pure et simple. «Comment peut-on prendre cela au sérieux lorsque sept candidats ont été rejetés par une commission électorale bidon? Moi, Limonov, je suis radical, mais il y avait des gens sérieux et respectés dans le groupe.» Il cite, entre autres, Igor Yavlinski, un libéral, député au Parlement russe et leader du parti Yabloko. Un «homme respectable», selon les mots de Limonov, même s'ils n'ont pas les mêmes idées politiques. Il mentionne l'ex-maire de Vladivostok, Viktor Cherepkov. Il cite aussi Leonid Ivanov, un ancien général de l'armée soviétique, un nationaliste soviétique.

Limonov qualifie (et c'est l'opinion de plusieurs) les quatre candidats officiels (Mikhaïl Prokhorov, Vladimir Jirinovski, Gennady Zouganov, Sergei Mironov) de «satellites» du pouvoir. «Ce n'est pas une élection, mais une sélection. Vladimir Poutine veut tout contrôler pour éviter un deuxième tour.»

Alors, pour Limonov, il n'y a d'autre solution que de boycotter ces élections. Ce qui n'est pas nécessairement le mot d'ordre d'une bonne partie de l'opposition, qui incite les gens à faire leur devoir de citoyen. «Leurs chefs sont stupides», de lancer Limonov avec dédain. Il les trouve frileux, timides, pas virils du tout.

En effet, au cours des dernières années, Limonov a été contraint, par la force des choses, à se rallier à cette opposition libérale «de petits-bourgeois» qu'il a toujours pris plaisir à mépriser depuis ses écrits des années 80. Il n'a jamais voulu s'associer à l'intelligentsia russe, celle des dissidents classiques. Ces opposants vertueux l'ont toujours agacé, défendant des valeurs auxquelles il ne croyait pas jusqu'à récemment: la promotion de la démocratie et des droits de la personne, qu'il considérait comme une perte de temps.

Un «homme d'action»

Limonov est un homme pressé, il voudrait des manifestations plus musclées, des mots d'ordre plus tranchés. «Ils sont naïfs!», soutient-il. Il participe de moins en moins à leurs événements. Cette intelligentsia, elle, ne l'a jamais pris au sérieux, le traitant de bouffon excentrique.

«Je m'en fous. De toute façon, je suis le meilleur intellectuel de la Russie contemporaine, lance celui qui a écrit Le poète russe préfère les grands nègres. Ce n'est pas seulement mon opinion. S'ils sont "intelligentsia", moi, je suis un intellectuel qui génère des idées, un homme d'action.»

Et pourtant, sans ces «partis bourgeois», ce provocateur sait qu'il n'a pas de portée. Selon la presse russe, son mouvement ne compterait que quelques centaines de fidèles, de jeunes provinciaux de la classe populaire, engagés et complètement dévoués à cet homme qu'ils voient comme un héros, un père spirituel, une inspiration. Limonov, lui, soutient qu'ils sont un millier, bien disciplinés et structurés. «Le Kremlin a peur de moi!» Y croit-il vraiment?

Limonov est pauvre. Son existence, frugale. Il survit grâce aux maigres recettes de ses livres, aux piges et au soutien de ses jeunes fidèles. Il dira sans doute que Lénine a déjà été dans la même situation...

Un journaliste raconte qu'un jour de février, l'opposition s'était rassemblée place de la Révolution. Les tribuns avaient parlé et on avait demandé aux gens de se déplacer ailleurs. Limonov n'était pas d'accord. Il s'est mis à crier dans son mégaphone: «Revenez ici! Ils nous ont volé notre révolution. Revenez ici!» Ils l'ont tous ignoré. Il est resté seul sur la grande place déserte avec son mégaphone.

***

Collaboration spéciale
3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 2 mars 2012 10 h 02

    la Russie un pays sans bons sens, comme l'on dirait chez nous

    Quand je pense a la Russie je me dit voila un grand pays qui dans le fond est fait de plusieurs pays ou des grandes parties des populations ont toujours étés asservies. La marche est bien haute pour en faire une vétritable démocratie. Que les russes fassent souvent alliance avec les chinois, ne me surprend pas

  • France Marcotte - Abonnée 2 mars 2012 13 h 06

    Alliances qui se font et se défont

    Ce qui me frappe dans cet article, c'est cette espèce de souplesse des Russes dans leurs positions idéologiques qui fait que la droite et la gauche peuvent s'entremêler ou créer des alliances au gré des évènements, des circonstances et des intérêts du moment sans qu'on en fasse un drame.
    Apparemment on est moins dogmatiques qu'ici où la moindre concession entre de la droite pour la gauche ou l'inverse peut être perçue comme une véritable trahison.

    Je suppose que l'on peut mettre cela sur le compte d'une longue tradition de politisation de la population. On est moins guindés, moralisateurs.

  • martrobo - Inscrit 2 mars 2012 14 h 05

    La seule différence...

    ...entre eux et nous c'est qu'eux ne sont pas hypocrites et admettent volontier qu'ils sont dans un état policier(totalitaire pour les purites)et l'oligarchie qui les domine s'appuie sur une majorité conscentante(aucun autre choix) tandis qu'ici tout se fait en douceur, les anasthésistes sont chevronnés et si il y a débordement(lire:une vérité qui fait surface)on la balaie sous le tapis de la mass-média implicite ou impliquée.Là-bas le fatalisme et ici l'aveuglementqui pousse les gens à prendre la main tendue de ces ''guides'' qui nous éblouissent de leurs lumières.soft-facism ou soft-communism=contrôle des masses.