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La Russie aux urnes - Pressions sur la presse indépendante

La semaine dernière, le rédacteur en chef d’Echo Moskvy, Aleksei A. Venediktov (à gauche), démissionnait du conseil d’administration en signe de protestation après que l’actionnaire principal de la radio, Gazprom, eut annoncé un changement au sein de ce conseil, à l’encontre de la volonté de la direction. On voit ici M. Venediktov en janvier dernier avec Vladimir Poutine.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) La semaine dernière, le rédacteur en chef d’Echo Moskvy, Aleksei A. Venediktov (à gauche), démissionnait du conseil d’administration en signe de protestation après que l’actionnaire principal de la radio, Gazprom, eut annoncé un changement au sein de ce conseil, à l’encontre de la volonté de la direction. On voit ici M. Venediktov en janvier dernier avec Vladimir Poutine.

Le Devoir en Russie - En Russie, il reste bien peu de ce que fut la presse libre au lendemain de la disparition de l'Union soviétique. Voici le deuxième d'une série de trois articles réalisés par la journaliste Paule Robitaille en vue de l'élection présidentielle du 4 mars.

Moscou — Aux murs du long corridor des bureaux d'Echo Moskvy, il y a des dizaines de photos de tous les chefs d'État et personnalités de tous les courants politiques interviewés par cette radio phare moscovite, de Mikhail Gorbatchev à Vladimir Poutine, en passant par le président sortant Dmitri Medvedev.

Ces photos font l'histoire de cette radio, la plus importante radio indépendante de la Russie, née à l'été de 1990, soit un an avant l'écroulement de l'Union soviétique. Elle compte deux millions d'auditeurs.

J'étais là à ses premiers pas. Ses fondateurs avaient la trentaine, une bande de jeunes journalistes barbus et un moustachu débonnaire du genre qui fume des gitanes ou la pipe. C'était le même hall mais, à cette époque, la fébrilité était palpable. On entrait et sortait comme dans un moulin. Après 70 ans de bâillon, on pouvait enfin parler. Tout ce qui était mis en ondes était une primeur, ils racontaient l'histoire et ils en faisaient partie.

Les années 90, en Russie, étaient les années d'or de la presse, une liberté absolue ou presque. Aujourd'hui, à Echo Moskvy, toujours le même corridor, les mêmes bureaux, les mêmes fondateurs barbus ou moustachus qui ont à peine vieilli, mais on n'y entre plus comme dans un moulin. Les gardes de sécurité surveillent l'entrée. On est plus réfléchi. À la veille de cette élection présidentielle, l'inquiétude plane.

«Vous marchez sur des oeufs?», je demande à Serge Buntman, l'un des fondateurs et rédacteur en chef adjoint. «Mais on n'a jamais marché sur autre chose! Tout est très précaire.» Récemment, Poutine lançait qu'Echo Mosckvy «ne cesse de [l]'arroser de sa diarrhée». De toute évidence, cette radio l'agace, et de plus en plus.

Elle est l'une des plateformes Internet les plus importantes de la société civile et du mouvement social qui s'agitent depuis quelques mois.

La survie de cette radio indépendante, Serge Buntman l'attribue à un dialogue délicat avec les hommes du Kremlin, Poutine, entre autres. «Pour lui, il y a des amis, des ennemis et des traîtres, explique-t-il. Les traîtres sont nécessairement d'anciens amis. Nous n'avons jamais été les amis de Poutine, donc nous ne pouvons pas être des traîtres. Nous sommes des ennemis. Notre position est claire. Ce n'est pas «Qu'est-ce que vous voulez monseigneur?» On lui dit les choses franchement et on donne la possibilité au gouvernement d'exprimer aussi son point de vue, on donne la tribune à tout le monde.»

Un avertissement?

Jusqu'à maintenant, la stratégie a fonctionné. Les couvertures de la prise d'otages par des terroristes tchétchènes en 2002, de la guerre en Géorgie en 2008 et des opinions favorables à celle des Américains sur les missiles ont fait rugir le Kremlin, mais la radio a survécu. «Jusqu'à quand?», se demandent plusieurs.

La semaine dernière, le rédacteur en chef, Aleksei A. Venediktov, démissionnait du conseil d'administration en signe de protestation après que l'actionnaire principal de la radio, Gazprom, le grand gazier russe, une société d'État, eut annoncé un changement au sein de ce conseil, à l'encontre de la volonté de la direction. M. Venediktov demeure, malgré tout, rédacteur en chef.

Les autorités ont déclaré que ce changement au sein du conseil d'administration n'avait rien à voir avec la critique d'Echo Moskvy à l'endroit du pouvoir. Ceci donne tout de même froid dans le dos à la presse russe.

Pour MM. Buntman et Venediktov, c'était clairement un avertissement du pouvoir. «Ce n'est pas catastrophique, a soutenu M. Venediktov sur les ondes de la radio. Mais ça énerve. C'est une tentative pour ajuster notre politique éditoriale.»

Serge Buntman explique que, depuis les élections législatives de décembre, où le parti Russie unie de Vladimir Poutine n'a obtenu qu'une mince majorité au Parlement, le pouvoir est très nerveux. Il ne s'attendait pas à des protestations aussi vives. «Il serait suicidaire de la part des autorités de fermer Echo Moskvy à quelques jours des élections présidentielles. Cela ferait trop de vagues ici et à l'étranger.»

Il craint les lendemains de la présidentielle du 4 mars. «C'est là que nous verrons quelle tangente prendra Poutine.» Parce que pour Buntman, il est clair que Poutine sera le vainqueur dimanche.

La feuille de route de Vladimir Poutine pour ce qui est de la liberté de la presse n'est pas reluisante. Depuis sa victoire à titre de président aux élections de 2000, les chaînes de télévision sont contrôlées fermement par le Kremlin.

La dernière décennie a été terrible pour la presse russe. Le journal Novaya Gazeta a vu six de ses journalistes assassinés à la suite d'enquêtes sur la corruption, la Tchétchénie et la mafia. Des attentats ont visé onze autres de ses journalistes. La banque de l'actionnaire principal du journal, Alexandre Lebedev, fait l'objet d'une inspection du gouvernement russe. Les actifs sont gelés et le banquier dit être incapable de payer ses employés pour un mois. Le gouvernement embête aussi le propriétaire d'une petite télé indépendante, Dojd.

«En Russie, on peut discourir sur tout, sur la guerre, sur les relations internationales, sur la politique, sur les droits de la personne, mais on se prend à parler d'un personnage secondaire près du pouvoir, d'un petit bandit, de son portefeuille, puis on est abattu. Il ne faut pas penser; si on pense, on ne fait rien», explique Serge Buntman.

L'actionnaire Gazprom

En 2000, la télévision indépendante NTV, qui appartenait au milliardaire Vladimir Guzinski, est devenue propriété de Gazprom, une société d'État. Le gouvernement a pris le contrôle de la programmation.

Comme Guzinski détenait aussi la majorité des actions d'Echo Moskvy, Gazprom devenait actionnaire principal de la radio en prenant le contrôle de 66 % des actions. Le reste est détenu par le collectif des journalistes.

M. Buntman croit que Gazprom ne pourra pas prendre le contrôle éditorial de la radio. «Le rédacteur en chef doit être élu par les journalistes, explique-t-il. Il faudrait 75 % des votes pour changer cela, mais ils ne les ont pas. Radio Echo est une compagnie légalement constituée, qui fait des profits, qui paye des dividendes. On ne pourrait la démanteler d'un coup de baguette.»

«Pour moi, l'important n'est pas que Poutine gagne ou perde l'élection présidentielle, conclut-il. Ce qui compte, c'est l'exercice de faire valoir ses droits dans une société civile, le droit de manifester, de critiquer, de parler, de s'opposer à la construction d'une route, à la destruction d'une forêt ou d'une maison centenaire, et de garder une radio libre. C'est cela qui nous tient à coeur.»

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Collaboration spéciale
1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 2 mars 2012 10 h 10

    Poutre dans l'oeil russe

    Après la lecture de cet article, je pense en savoir plus long sur les médias russes que sur nos médias québécois.

    Par exemple:
    "M. Buntman croit que Gazprom ne pourra pas prendre le contrôle éditorial de la radio. "Le rédacteur en chef doit être élu par les journalistes, explique-t-il. Il faudrait 75 % des votes pour changer cela, mais ils ne les ont pas"."

    Ici, les rédacteurs en chef sont-ils élus par les journalistes? Si c'est le cas, on pourra plus facilement cesser de s'inquiéter de l'indépendance de nos médias.