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La Russie aux urnes - L'éveil des jeunes

L’activiste et blogueur Alexei Navalny (au centre, foulard gris) participe à une chaîne humaine formée autour du centre de Moscou, dimanche dernier, par des centaines d’opposants au retour de Vladimir Poutine au poste de président.<br />
Photo: Agence Reuters Denis Sinyakov L’activiste et blogueur Alexei Navalny (au centre, foulard gris) participe à une chaîne humaine formée autour du centre de Moscou, dimanche dernier, par des centaines d’opposants au retour de Vladimir Poutine au poste de président.

Une partie de la jeunesse russe forme l'opposition la plus bruyante au régime de Vladimir Poutine. C'est la question qu'aborde la journaliste Paule Robitaille dans le premier d'une série de trois articles préparée en vue de l'élection présidentielle du 4 mars.

Le Devoir en Russie

Moscou — Le Starbucks tout près de la place de la Révolution, au centre de Moscou, est plein à craquer. Moyenne d'âge: 20 ans. Par ce samedi après-midi, ils sont pratiquement tous branchés sur leur téléphone intelligent, leur iPad ou leur portable. Et dans cette ville à réputation homophobe, deux lesbiennes se pelotent dans l'indifférence totale.

Ils ne sont pas de la jeunesse dorée, mais de la classe moyenne moscovite, plusieurs fils et filles de l'intelligentsia. Starbucks, c'est idéal: le Wi-Fi est gratuit, le café pas trop cher et ça change de l'appartement familial minuscule.

Rien à voir avec l'aspect glauque et défraîchi de leurs parents à leur âge du temps de l'Union soviétique. En fait, rien à voir avec l'Homo soviéticus. On ne les distinguerait pas de jeunes Européens de l'Ouest. Parmi eux, plusieurs disent avoir voyagé à l'extérieur du pays, la plupart parlent anglais.

Dans ce café à deux pas du Kremlin, la grande majorité s'épanche sans retenue, fort et sans crainte, contre Vladimir Poutine, leur premier ministre et candidat à la présidence.

Il y a quelques mois encore, c'était pourtant l'apathie. Résignés à vivre sous une oligarchie qui les répugnait, désabusés, plusieurs ne s'intéressaient plus à la politique et rêvaient de partir.

Ce n'est pas facile pour la jeunesse russe. Le taux de chômage demeure élevé. Le taux de suicide chez les moins de 24 ans serait l'un des plus élevés au monde. «On étouffe, soutient Dmitri, 22 ans, professeur d'anglais et programmeur. Tout est bloqué, tout est compliqué, tout est soviétique. Je ne veux pas donner cela à mes enfants.»

Un espoir nouveau


Mais les manifestations citoyennes des derniers mois, à la suite des accusations de fraude aux élections parlementaires de décembre dernier, ont insufflé un espoir inespéré.

«On m'avait offert un emploi en Israël, raconte cet autre programmeur de 26ans. Mais lors de la manifestation du 10 décembre, lorsque j'ai vu cette masse de gens qui pensaient comme moi, j'ai décidé de rester.»

Il y a consensus dans ce café. Ils sont dégoûtés par le vol éhonté des ressources naturelles du pays et par l'impunité des favoris du régime.

«On ne veut pas de vieux au pouvoir, lance Anna, une étudiante en histoire de 20 ans, l'âge de la nouvelle Russie. C'est la mentalité soviétique qui domine, l'individu ne compte pas. Il faut se débarrasser de cette façon de voir les choses. Poutine est un ex-agent du KGB!» Les jeunes ici appellent Vladimir Poutine «M. Botox» à cause des rumeurs voulant qu'il s'en fasse injecter, mais aussi parce qu'il est «figé dans le temps», explique Anna.

«C'est clair que Poutine gagnera ces élections, soutient Sergei Buntman, journaliste et père de trois enfants. Mais ce qui importe ici, ce n'est pas pour qui on va voter, mais la prise de conscience de nos droits; pour ces jeunes, c'est déjà acquis.»

Le fossé entre Vladimir Poutine et cette nouvelle génération d'électeurs est grand. Vladimir Poutine a déjà déclaré son dédain pour les médias sociaux. «C'est un dépotoir», a lancé à la presse son chef de campagne, Stanislav Govorukhin, âgé de 75 ans. Pourtant, c'est là où tout se passe.

En effet, si leurs parents et grands-parents s'échangeaient subrepticement des samizdats, des ouvrages interdits et diffusés clandestinement du temps de l'Union soviétique, eux, ils sont branchés aux netizdats, les médias sociaux russes critiques à l'égard du pouvoir.

De ces netizdats, fondement de la société civile russe, ont émergé les têtes de proue d'une nouvelle génération de l'opposition russe. Parmi eux, Alexei Navalny, 36 ans, blogueur, leader nationaliste, pourfendeur de la corruption, est l'un des organisateurs des manifestations anti-Poutine. Il y a aussi Ivan Alexeyev, alias Noise MC, un rappeur de 26 ans dont le vidéoclip Mercedes S666 contre un vice-président de Lukoil, la société pétrolière russe, fait un tabac sur Internet.

Révolution de l'intérieur

Pour certains, la révolution doit se faire de l'intérieur. On attaque avec les lois et la pression sociale.

C'est ce qu'a fait Evgenia Chirikova, âgée de 34 ans, mère et femme d'affaires. En 2009, Mme Chirikova a monté une énorme campagne pour empêcher la construction d'une route qui allait détruire la forêt où elle allait jouer avec ses enfants. Le gouvernement a fait fi de ces protestations. Qu'à cela ne tienne, elle s'est présentée comme candidate à la mairie de sa municipalité pour changer les choses. Si elle a perdu ses élections, elle ne lâche pas le morceau et vient de fonder le mouvement «Eko-defense».

La bataille de Mme Chirikova en a inspiré plusieurs. Dans cette mouvance, Elena Tkatch, 36 ans, a rallié les résidants de son quartier du Moscou historique pour empêcher la destruction du petit parc et d'un immeuble tout à côté de chez elle. Elle se bat toujours. Aux élections de dimanche prochain, elle sera candidate au poste de conseillère au conseil municipal de Moscou pour avoir accès au titre de propriété des immeubles visés et pour mieux défendre son quartier.

Mme Tkatch nous accueille chez elle, ses longs cheveux blonds pêle-mêle. Elle ne porte qu'un long t-shirt vert et des bas golf. L'appartement aux hauts plafonds est une relique des années soviétiques: le papier peint beige, un corridor étroit, une bibliothèque de vieux classiques anglais et russes. Son mari, une serviette autour de la taille, nous invite à la cuisine. Ils s'excusent du désordre, ils se sont couchés à 4h du matin.

Dans ce capharnaüm, on se sent dans l'une de ces réunions secrètes de cuisine de ces dissidents soviétiques. La seule différence est que leur copain Igor, 25 ans, que l'on découvre dans cette pièce exiguë, est sur Facebook et que Elena Tkatch discute avec l'un de ses bénévoles sur son iPhone.

Elle mentionne avoir reçu des appels de menace. On les aurait déplacés de force lors d'une manifestation musclée. «C'est pire que du temps des Soviétiques!», lance-t-elle à un auditoire surpris. Mais nous lui demandons: «Et le goulag, les prisonniers politiques, les permissions pour sortir du pays ou pour rencontrer une étrangère, qu'est-ce que c'était?» Elle persiste malgré tout et conclut que, finalement, la répression aujourd'hui s'exprime autrement.

Chose certaine, Elena Tkatch est à des années-lumière de l'époque de ses parents et de Brejnev. «Il faut que Poutine et ses amis arrêtent de se servir comme bon leur semble à l'insu de tous, que ces gens-là soient redevables à leurs électeurs et que les droits de chaque individu soient respectés.» Son discours n'a rien de soviétique, c'est celui d'une jeune politicienne libérale branchée sur le reste du monde.

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Collaboration spéciale
1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 2 mars 2012 09 h 47

    Là comme ailleurs?

    "Son discours (à Elena Tkatch) n'a rien de soviétique, c'est celui d'une jeune politicienne libérale branchée sur le reste du monde."

    Étrange remarque pour terminer ce reportage.

    Que contiendrait son discours s'il était soviétique sans être celui de l'époque de ses parents?

    Que contiendrait un discours plus identitaire?