Menace sur le deuxième poumon de la planète

Plusieurs espèces de la forêt congolaise sont considérées comme menacées. Les gorilles, entre autres.
Photo: Agence France-Presse (photo) Plusieurs espèces de la forêt congolaise sont considérées comme menacées. Les gorilles, entre autres.

Le Devoir en République démocratique du Congo - Il fait nuit au milieu d'un fleuve large comme le Saint-Laurent, et la pirogue ne fait pas un mètre de large. L'embarcation semble tout droit sortie de la préhistoire. Au loin, un ronronnement se fait entendre. Le batelier fait des signes avec l'écran lumineux de son téléphone portable.

C'est avec soulagement que nous nous transbordons dans la pirogue motorisée, plus grande et plus stable, que nous aurions dû prendre dès le départ mais qui n'était pas au rendez-vous prévu à Yanganbi, pour la traversée.

Le fleuve qu'un très petit nombre de ponts enjambent porte le nom de Congo, après s'être appelé Zaïre, comme le pays qu'il traverse. C'est le deuxième du monde en ce qui a trait au débit, et son bassin versant est couvert par la deuxième forêt tropicale en importance après celle de l'Amazonie. La République démocratique du Congo (RDC) en possède la moitié, soit environ 145 millions d'hectares.

Dans ce pays, 40 millions de personnes dépendent plus ou moins directement de cette forêt pour vivre, sur une population totale de quelque 72 millions. Elles y puisent des protéines animales, des médicaments, et y coupent du bois de chauffe et des matériaux pour construire leurs logis.

Ce «deuxième poumon» de la planète recèle une biodiversité extraordinaire: on pense aux éléphants, aux rhinocéros, aux antilopes et aux chimpanzés, mais aussi à certaines espèces qui lui sont propres, comme l'okapi (un mammifère qui tient à la fois du zèbre et de la girafe) et certaines races de gorilles. Plusieurs de ces espèces sont considérées comme menacées. Les aires protégées couvrent environ 8 % du territoire de la RDC, et pourraient passer à 15 %.

Selon les agences spécialisées, le taux annuel de déforestation reste relativement faible, à 0,27 %, en République démocratique du Congo. L'accès difficile — la plupart des routes sont en fait des chemins de brousse — et l'insécurité chronique expliquent en grande partie cet état de conservation.

Mais tout peut basculer. La croissance démographique, le défrichage, la cueillette de bois de chauffage et l'urbanisation risquent d'accélérer le processus de déforestation dans les années à venir. Le PNUE (Programme des Nations unies pour l'environnement) craint que 10 % de la forêt ne disparaisse ainsi d'ici 2030.

La RDC pourrait éventuellement toucher des revenus intéressants sur les nouveaux marchés de crédits carbone simplement en conservant sa forêt vierge, ou en procédant à du reboisement. Comme les autres pays forestiers, elle n'en touche pas à l'heure actuelle parce que les différents pays du monde ne s'entendent toujours pas sur la valeur monétaire de «puits de carbone» que constituent les forêts.

«Nous, les écologistes, nous faisons pression pour que la RDC en profite. Mais la question des réserves forestières n'est pas aussi prioritaire que les mines aux yeux des autorités gouvernementales», note Henri Cyrhuza, sociologue rencontré à Goma.

«La forêt vaut plus cher vivante que coupée», convient l'ancien premier ministre canadien Paul Martin, coprésident du Fonds pour la forêt du bassin du Congo (CBFF), qui «vise à protéger la forêt congolaise en réduisant la pauvreté» dans les pays concernés.

«Jusqu'ici, la forêt du Congo se porte mieux que celle du Brésil, mais ce qui nous inquiète, et c'est paradoxal, c'est l'extrême pauvreté qui pousse les gens à couper les arbres», poursuit M. Martin.

«Il y a eu une explosion de l'exploitation industrielle de la forêt dans les années qui ont précédé la révision du code forestier en 2002», note Henri Muhiya, secrétaire de la Commission épiscopale pour les ressources naturelles à Kinshasa.

À la faveur de l'instabilité extrême et des guerres qui ont marqué cette période, de nombreuses concessions ont en effet été octroyées de façon irrégulière. Le même phénomène s'est produit dans le domaine minier.

«En 2001, on comptait 285 contrats d'abattage pour une zone qui fait deux fois la taille du Royaume-Uni, soit plus de 43 millions d'hectares», notait la Banque mondiale dans un document récent.

Le bois coupé près du fleuve et de ses principaux affluents est acheminé sur des barges jusqu'à Kinshasa, où une partie est consommée sur place et la majorité, transportée dans des camions jusqu'au port maritime de Matadi, d'où il est exporté vers trois continents, principalement vers l'Europe. Celui qui vient de forêts situées plus à l'est prend la route de l'Ouganda, du Rwanda, de la Tanzanie et du Kenya.

Environ 10 % des concessions forestières octroyées dans les pays du bassin du Congo ont récemment reçu le sceau du Forest Stewardship Council, une des principales agences de certification. Certaines organisations, dont Greenpeace, doutent cependant de la valeur de certains certificats étant donné la difficulté d'évaluer sur le terrain congolais les pratiques des exploitants.

La RDC s'est dotée d'un nouveau code forestier en 2002. Plusieurs contrats ont été annulés ou révisés à la suite de cette réforme, surtout au détriment des rares compagnies à capitaux congolais.

Le nombre de concessions a été réduit à 65, octroyées à 18 sociétés. Cinq de ces sociétés (CFT, FORABOLA, SIFORCO, SODEFOR et SOFORMA) détiennent 43 titres, qui totalisent près des trois quarts de la superficie concédée, laquelle représente aujourd'hui 12,6 millions d'hectares (au lieu des 43 millions d'il y a dix ans). Elles sont toutes de capitaux étrangers, notamment allemands, suisses et portugais. On compte aussi d'autres sociétés importantes, comme Safbois (capitaux belgo-américains) et CongoFutur (capitaux libanais).

Le PNUE considère cependant que l'exploitation artisanale et non réglementée est responsable de 75 % des exportations de bois de la RDC. Cette filière regroupe un grand nombre d'intervenants de petite taille, mais, selon la Banque mondiale, elle est «organisée par des négociants en bois et parfois même par des concessionnaires qui sous-traitent des opérations de coupe». Certaines estimations font état d'une production de cinq à huit fois supérieure à celle du secteur formel.

Le nouveau code congolais classe les forêts de la RDC en trois catégories, soit les forêts classées destinées à la conservation de la biodiversité (parcs et réserves), les forêts dites de «production permanente» (les concessions) et les forêts protégées, dont l'exploitation est réservée aux communautés locales. Les modalités d'application pour ces forêts communautaires n'ont pas encore été définies.

«Les pressions sur la forêt sont fortes et nombreuses: exploitation artisanale incontrôlée, infrastructures routières qui ouvrent de nouveaux territoires, bois de chauffe [qui comble 95 % des besoins en énergie de la population], exploration minière artisanale en milieu forestier», dit Vital Katembo, chargé de projet de l'Union pour la conservation de la nature (UICN) en République démocratique du Congo.

Les dépôts de coltan et de cassérite, ces matériaux qui servent à la fabrication de nos téléphones intelligents et d'autres objets de consommation de masse, abondent dans certaines régions du Congo, dont le Nord-Kivu. Ailleurs, on cherche plutôt l'or et les diamants. (À Kisangani, les comptoirs diamantaires sont aussi nombreux que les dépanneurs à Montréal.)

«Beaucoup de petites carrières naissent et sont abandonnées. Elles ne sont pas toujours visibles sur les photos satellites, signale M. Katembo. Quand les creuseurs sont partis, le campement se transforme souvent en comptoir.» Ces empiétements favorisent les cultures sur brûlis et éloignent le gibier, affectant du coup le mode de vie des Pygmées, les autochtones de la forêt congolaise.

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Notre journaliste s'est rendu en République démocratique du Congo en décembre grâce à une bourse Nord-Sud de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et de l'Agence canadienne de développement international.

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