L'année de l'indignation (2) - Printemps arabe: ras-le-bol contre les dictatures

Le 17 décembre dernier, des milliers de Tunisiens se sont rassemblés à Sidi Bouzid, dans la ville où, un an auparavant, le jeune vendeur de fruits et légumes Mohamed Bouazizi s’était immolé par le feu pour protester contre sa situation et contre le harcèlement policier. Ce devait être l’étincelle qui déclencha la révolte à l’origine du printemps arabe.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Fethi Belaid Le 17 décembre dernier, des milliers de Tunisiens se sont rassemblés à Sidi Bouzid, dans la ville où, un an auparavant, le jeune vendeur de fruits et légumes Mohamed Bouazizi s’était immolé par le feu pour protester contre sa situation et contre le harcèlement policier. Ce devait être l’étincelle qui déclencha la révolte à l’origine du printemps arabe.

Le mouvement des Indignés, qui s'est propagé jusqu'à Wall Street et un peu partout sur la planète à partir de l'Europe, a surgi des mois après une révolte autrement dramatique, née en Tunisie, qui a mené au «printemps arabe» et à la chute de plusieurs dictatures, au prix de nombreuses vies. Deuxième d'une série de quatre articles.

Contrairement aux autres mouvements d'«indignés», le printemps arabe a eu raison de quatre régimes ou, du moins, des hommes qui les incarnaient: Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte, Kadhafi en Libye et, plus récemment, Saleh au Yémen.

En réalité, ce «printemps» avait commencé avant même la fin officielle de l'automne 2010, soit le 17 décembre. Ce jour-là, Mohamed Bouazizi, un jeune homme contraint à vendre des fruits et légumes dans la rue malgré une certaine scolarisation, s'est immolé dans une ville de province en Tunisie, pour protester contre sa situation et contre le harcèlement dont il faisait l'objet de la part des policiers.

Ce geste désespéré a réveillé les consciences et brisé le mur de silence et de peur qui emprisonnait les Tunisiens et d'autres peuples de la région, montrant finalement que les dictatures, même les plus féroces, ne sont pas invincibles. De Sidi Bouzid, les manifestations ont progressivement gagné toute la Tunisie jusqu'à ce que Zine el-Abidine ben Ali, qui dirigeait le pays depuis 1987, s'enfuie en Arabie saoudite, le 14 janvier.

À la même époque, les manifestations se multiplient dans l'Algérie voisine, mais c'est en Égypte que la contestation fera bientôt tomber une autre dictature coriace, celle d'Hosni Moubarak, en place depuis octobre 1981. Jour après jour, des manifestants issus tant des classes laborieuses que des professions libérales, et bientôt rejoints par les islamistes qui s'étaient d'abord tenus à l'écart du mouvement, convergent vers la place Tahrir, dans le centre-ville du Caire, pour réclamer plus de justice et de liberté.

L'Égypte, avec ses 80 millions d'habitants, sa position stratégique et les milliards qu'elle reçoit des États-Unis sous forme d'aide militaire, n'est pas la petite Tunisie. Le 25 janvier, moins de trois semaines avant sa chute, Hillary Clinton, la secrétaire d'État américaine, juge encore «stable» le régime d'Hosni Moubarak, que le vice-président Joe Biden refuse toujours de décrire comme un dictateur. Les tardives promesses de réformes ne convainquent cependant pas les protestataires, qui obtiennent la démission du raïs le 11 février.

La Libye est encore moins peuplée que la Tunisie, mais elle produit une quantité non négligeable de pétrole, ce qui a permis à son fantasque dictateur d'acheter de nombreuses amitiés en Afrique et ailleurs dans le monde en développement. Le récent rapprochement de Mouammar Kadhafi avec l'Occident n'empêche pas l'OTAN de prendre fait et cause pour les rebelles, qui s'empareront de Tripoli le 21 août et assassineront sauvagement le dictateur déchu le 20 octobre dans sa ville natale de Syrte

Fort de l'appui de la Russie et d'une bonne partie du monde arabe, le régime de Bachar al-Assad, qui sévit en Syrie depuis des décennies, si on compte le long règne de son père Hafez, a pu résister jusqu'à présent, mais la défection d'une partie des officiers et de la troupe de même que les sanctions sans précédent décrétées récemment par la Ligue arabe laissent présager qu'il tombera à son tour à plus ou moins brève échéance.

Les pétromonarchies n'ont pas été complètement épargnées par la vague de contestation. Le cas le plus sérieux aura été le Bahreïn, petit royaume insulaire à majorité chiite dirigé par une dynastie sunnite. Pendant quelques semaines, des protestataires ont essayé de transformer la place de la Perle, à Manama, en un équivalent de la place Tahrir. La famille régnante a finalement écrasé le mouvement en mars avec le soutien de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.

Le sultanat d'Oman a aussi connu quelques soubresauts, de même que l'Arabie saoudite, où la contestation aura surtout été le fait de membres de la minorité chiite et de quelques démocrates habitant la ville de Djeddah. Elle n'a pas été massive, mais le roi Abdallah a quand même cru bon d'annoncer un train de mesures pour s'attaquer aux problèmes croissants de logement et de sous-emploi. La rente pétrolière lui en donne amplement les moyens.

Au Maroc, des manifestations dans plusieurs villes, en février, ont convaincu le souverain, Mohammed VI, de la nécessité de réformer la Constitution en accordant des pouvoirs accrus au Parlement.

Montée en puissance des islamistes

Avant de fuir, les dictateurs ont tous présenté plus ou mois le même alibi ou, si on préfère, exercé le même chantage: c'est moi ou c'est al-Qaïda. Ce qui explique en grande partie le quant-à-soi observé au début du mouvement par nos démocraties pourtant enclines à prêcher la vertu quand cela les arrange.

Dans les pays où il a mené à des changements de régime ou de têtes dirigeantes, le printemps arabe a favorisé, il est vrai, la montée en puissance des partis islamistes. Cette révolution a donc été, jusqu'à un certain point, appropriée, ou confisquée (c'est selon) par cette mouvance.

Les premières élections libres en Tunisie, où la participation avoisinait les 90 %, ont donné le 25 octobre une pluralité des voix aux islamistes du parti Ennahda, qui se sont réservé la plupart des ministères les plus importants: Intérieur, Défense, Affaires étrangères, Justice, laissant tout de même l'Éducation à une personnalité laïque. Ennahda, qu'on dit modéré, était le parti le plus structuré, devant une multiplicité de partis laïques qui ont fait campagne en ordre dispersé. Les islamistes ont eu beau remporter un net succès électoral, la population, une des plus «laïcisées» du monde arabe, continue de manifester régulièrement afin que sa révolution ne soit pas confisquée par eux ou par des nababs de l'ancien régime.

C'est aussi la situation qui prévaut, à un degré encore plus intense, en Égypte, où les démocrates qui avaient eu raison de Moubarak se sentent coincés entre la puissante armée et la confrérie des Frères musulmans. La récente manifestation des femmes égyptiennes, durement réprimée, a surpris par son ampleur dans ce pays.

Au Maroc, les islamistes du parti de la Justice et du Développement ont remporté une pluralité des votes à l'issue des législatives anticipées qui ont été disputées le 25 novembre.

En Libye, la prolifération des armes et la faiblesse des institutions rendent la situation plus chaotique et difficile à déchiffrer, mais on peut là aussi constater que les islamistes, apparemment moins modérés que dans les deux pays voisins, ont la main haute comme ils l'avaient rarement eu auparavant.

Pluralité pour les islamistes, sans doute, mais nulle part un raz-de-marée aux urnes, et surtout pas de carte blanche donnée aux plus radicaux d'entre eux pour remplacer une oppression par une autre.
4 commentaires
  • Gilberto - Abonné 29 décembre 2011 05 h 27

    Les indignés oubliés...

    Votre synthèse présente un panorama intéressant et riche de nuances. Certes, "le printemps arabe", largement médiatisé, a fourni des munitions à nombre de journalistes férus d'actualité. Fait surprenant cependant, depuis le mois de mai dernier, l'opposition au gouvernement de Sebastian Pinera, président du Chili a fait montre d'une pugnacité extraordinaire, mais elle reste ignorée des médias occidentaux. Le gouvernement Pinera s'inspire des diktats de la dictature militaire dont le clan Pinera est issu. Le mouvement étudiant occupe la rue et ce d'une façon organisée et structurée pour lutter pour l'accès à l'éducation, très massivement privatisée au Chili. Plusieurs autres secteurs organisés comme le mouvement ouvrier et les associations de femmes et de retraités appuient ce mouvement. Pourtant, bien que le mouvement dure, dans nos médias, on semble ne pas réaliser que le Chili existe et que le peuple continue de lutter contre une droite sans gêne.
    Certes, le mouvement chilien est d'une autre nature et il n'y a pas de renversement du régime, mais, à mon sens il s'inscrit dans la mouvance des indignés et il est organisé et cohérent.
    André Jacob

  • Daniel Bérubé - Inscrit 29 décembre 2011 11 h 30

    @ Gilberto

    Bien d'accord avec vos dires, principalement quand vous dites: " l'opposition au gouvernement de Sebastian Pinera, président du Chili a fait montre d'une pugnacité extraordinaire, mais elle reste ignorée des médias occidentaux".

    Les médias occidentaux sont principalement détenus par des... "entreprises" faisant surtout parti de la droite, de sorte que le contrôle de l'information et le profit sont leurs seules raisons d'être. Même si un sujet peut représenter un partage de connaissances très grandes, s'il ne se présente pas en bout de ligne avec des "revenus" aussi très grands, ont ne verra pas la raison "logique" de les faire connaître...

    Une bonne partie de la connaissance sur l'actualité se fait par les médias, mais si ces derniers ont un faible pour les "connaissances rentables seulements", la connaissance choisie sera celle qui augmentera les revenus publicitaires, et ainsi se fera le choix que tel ou tel article sera favorisé pour la mise en page. Pour qu'on puisse revoir un article sur ce sujet au Chili... il serait nécessaire qu'une autre personne s'immole, et ainsi il y aurait de fortes chances que nous verrions la chose en première page sur nombre de journaux...

    Pauvre capitalisme... tu ressemble étrangement au citoyen nord-américain moyen... même souffrant d'obésité, t'es pas capable de t'arrêter; mais ton taux de cholestérol, de diabète, voir ta santé dans l'ensemble est sur le point de te lâcher... mais tu es aveuglé par l'argent. Cet argent qui t'a fait grandir, un jour te tueras...

  • Serge Plourde - Inscrit 29 décembre 2011 11 h 58

    À bas l'ancienne dictature ! Euréka, la nouvelle dictature!

    C'est une dictature oligarchique qui est renversée et remplacée par un dictature à caractère de fanatisme religieux déguisée sous une apparence de Confrérie Musulmane soit-disant tolérante. Pour l'instant.

  • Jacques Moreau - Inscrit 29 décembre 2011 12 h 52

    Persécuté devenue persécuteur

    La vaste majorité des pays qui ont remplacés leur gouvernement par le "vote révolutionaire" ont remplacé une dictature par une nouvelle dictature. Je serais surpris que le "printemps arabe" donne naissance à une démocratie "potable". Pour aboutir à une véritable démocratie il faut avoir à la tête d'un gouvernement "de revolutionnaire" quelques personne influente qui pourront faire accepter et respecter une constitution qui met des limites sur les droits des membres du gouvernement. Nos médias ne m'ont pas présenté une seule personne, vivante, de ce genre à date.