Conférence du directeur du Monde diplomatique - Égalité, démocratie et souveraineté

Serge Halimi est l’invité des Journées québécoises de la solidarité internationale.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Serge Halimi est l’invité des Journées québécoises de la solidarité internationale.

Les révolutions arabes et les crises qui ont donné naissance au mouvement des «indignés» en Occident posent «de manière crue les questions de l'égalité, de la démocratie et de la souveraineté», croit Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique.

En ce qui concerne l'égalité, «il est évident que les manifestants américains évoquent quelque chose de réel quand ils se proclament la voix des 99 % contre le 1 %, a-t-il affirmé hier au cours d'une discussion avec des journalistes. Depuis une trentaine d'années, la plupart des politiques économiques et sociales ont profité à ce 1 %, alors que pendant les décennies précédentes le capitalisme pouvait se prévaloir de cette idée de la mobilité sociale: des haillons à la fortune, disait-on. Aujourd'hui, il y a de moins en moins de gens qui passent des haillons à la fortune. La croissance économique a pour l'essentiel creusé les inégalités.»

Le directeur du Monde diplomatique affirme d'autre part que le modèle économique actuel «a livré des portions de plus en plus importantes de la vie des gens aux marchés financiers», qu'il s'agisse des régimes de retraite, des soins de santé ou des prêts aux étudiants.

«Même les États font de plus en plus appel à ces marchés, ce qui se traduit par une perte de leur souveraineté, ajoute M. Halimi. On le voyait déjà dans le tiers monde, quand des décisions du FMI provoquaient les révoltes de la faim. On le voit de plus en plus en Europe, où des pays souverains comme la Grèce, qui a même été un des berceaux de la démocratie, ne sont plus maîtres de leur destin.»

Le premier ministre grec vient d'annoncer un référendum national sur les décisions prises pour son pays lors du récent sommet européen, provoquant une chute immédiate des Bourses. «Quand le peuple a la parole, les marchés financiers s'alarment», lance Serge Halimi, qui est l'invité des Journées québécoises de la solidarité internationale organisées par l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

Autre chose qu'une fatalité

Il voit dans la situation actuelle «autre chose qu'une fatalité», plutôt «une somme de décisions politiques prises depuis une trentaine d'années par des gouvernements de gauche ou de droite, qui ne sont pas inéluctables et qui peuvent être renversées».

Il y a un an, on disait les pays arabes condamnés à une forme ou une autre d'autoritarisme. «Il a suffi qu'un Tunisien proteste de la façon que l'on sait à Sidi Bouzid pour que ces peuples s'ébranlent», poursuit le directeur du Monde diplomatique.

Les mouvements contestataires d'Orient et d'Occident ont comme cibles communes le creusement des inégalités et les liens entre le 1 % le plus riche et le pouvoir politique, croit-il. Les pouvoirs en place ont d'ailleurs été plutôt solidaires dans leur défense d'un ordre établi présenté comme n'ayant pas de solutions de rechange.

Si on en croit les sondages, le mouvement Occupy jouit aux États-Unis d'un appui important, mais il ne faut pas oublier que ce pays entre dans une année électorale. «Compte tenu du choix proposé aux électeurs du côté républicain, où on est assez proche de la folie absolue, beaucoup d'électeurs se disent que la priorité est de réélire Barack Obama, aussi mauvais qu'ait été son bilan. Dans cette perspective, il est possible que l'action sociale soit mise entre parenthèses.»

Pour M. Halimi, la gauche a accepté depuis quelques décennies, aux États-Unis comme en Europe, l'idée voulant que le capitalisme soit l'avenir du monde. Elle accepte le néolibéralisme, promettant seulement de l'«humaniser».

Les intellectuels de gauche comme ceux qui oeuvrent au Monde diplomatique trouvent-ils que leurs analyses reçoivent un meilleur accueil à la suite des récents bouleversements? «On a déjà eu les grandes manifestations à Seattle en 1999, puis l'éclatement de la bulle Internet en 2000: chaque fois, on a eu le sentiment que ces analyses étaient enfin confirmées et qu'elles seraient suivies de conséquences politiques, mais elles ne l'ont pas été faute de relais institutionnels», répond Serge Halimi, qui prononce ce soir une conférence à l'Université de Sherbrooke. «En 2008, après la faillite Lehman Brothers, certains ont cru à la fin des politiques néolibérales, au retour de Keynes et même à une résurrection de Marx, puis, l'année suivante, on a eu la crise de la dette souveraine qui a obligé les États à adopter des politiques encore plus libérales. On assiste à des indignations récurrentes qui peuvent à terme discréditer un peu plus un système politique qui se présente chaque fois comme médecin du mal économique et qui, un mois plus tard, se révèle être celui qui a aggravé l'état du patient.»
15 commentaires
  • VITRILLOLA - Inscrite 2 novembre 2011 05 h 20

    Inégalité, oligarchie, dépendance ! 1

    A la fin des années 60, le pouvoir du 1% a vacillé pour la première fois... et aussi pour la dernière fois.

    Simultanément dans plusieurs pays du Monde, des mouvements de masse spontanés engendrés par des causes différentes avaient en commun d'exprimer au même moment une révolte contre le pouvoir et l'ordre établi du 1%. Aux Etats-Unis, la révolte des étudiants contre la guerre au Viet-Nam. En France, Mai 68 et la révolte de la jeunesse contre le manque de libertés et l'atmosphère étouffante de la France des années De Gaulle, et une contestation de la "société de consommation". En Tchécoslovaquie, la révolte contre l'ordre communiste imposé par l'Union Soviétique. 1968 fut une révolution politique, mais aussi culturelle, avec des centaines d'artistes, musiciens, cinéastes, philosophes, écrivains qui inventaient une nouvelle manière de voir le monde, de ressentir les choses, et de les exprimer, autour de valeurs à l'opposé du conditionnement social. Les élites dirigeantes, ceux et celles du 1% ont d'abord été sous le choc de cette révolution qu'ils n'avaient pas vu venir, et qui menaçait directement leur emprise sur la société et leur système de contrôle par le travail, la consommation et le divertissement.

    Il leur fallut 4 années pour mettre au point leur réponse, dont le but était de neutraliser la contestation sociale, et de la rendre de plus en plus difficile à l'avenir. Puisque la jeunesse dénigrait la consommation, le travail et l'argent, le meilleur moyen de les rendre à nouveau désirables était d'en organiser le manque. Par ailleurs, il fallait contrer la montée des revendications syndicales et renverser le rapport de force entre l'entreprise et les salariés. La solution était d'organiser un chômage massif et permanent, afin que chaque salarié vive sous la pression et la peur du chômage.

  • VITRILLOLA - Inscrite 2 novembre 2011 05 h 21

    Inégalité, oligarchie, dépendance ! 2

    C'est ainsi que fut décidée et montée de toutes pièces la "crise du pétrole" de 1973. La cause officielle fut l'embargo sur le pétrole décidé par les pays arabes en représailles contre l'Occident après la guerre du Kippour. Le doublement des prix du pétrole a provoqué une crise économique mondiale. Ce qui est moins connu est que cette hausse des prix résultait d'un accord conclu entre le 1% (via la CIA), les multinationales pétrolières, et les pays producteurs. Chacun y trouvait son compte. Les pays producteurs augmentaient considérablement leurs revenus, les compagnies pétrolières augmentaient également leurs profits (leur rémunération est calculée en pourcentage par rapport au prix du brut), et le 1% obtenait la crise nécessaire à la réalisation de leur Plan. Un homme a joué un rôle-clé pour s'assurer la collaboration des pays producteurs: George H.W. Bush, le père de George W. Bush. Depuis la fin des années 50, il travaillait officieusement pour la CIA, tout en dirigeant une société pétrolière qu'il avait créé au Texas, la Zapatta Petroleum, également utilisée comme couverture par la CIA, et grâce à laquelle il avait établi des relations personnelles étroites avec les dirigeants des pays du Golfe, en particulier ceux de l'Arabie Saoudite. La "crise économique" fournit le prétexte pour "dégraisser" massivement les effectifs des entreprises, en remplaçant les salariés par des robots et des ordinateurs. La diminution du nombre de salariés et la quasi-disparition des ouvriers a permis de réduire fortement le nombre de salariés syndiqués. Et ceux qui restaient étaient contraints d'accepter le gel de leur salaire, au nom des "efforts" que les gouvernements demandaient aux citoyens pour "sortir de la crise". Pendant ce temps, les grandes entreprises ont multiplié leurs profits de façon astronomique.

  • VITRILLOLA - Inscrite 2 novembre 2011 05 h 22

    Inégalité, oligarchie, dépendance ! 3

    Malgré tout, il était nécessaire de faire croire aux populations que la crise continuait, afin de justifier le chômage massif et le gel des salaires. Les dirigeants politiques ont continué à parler de "crise" jusqu'en 1992, lorsque les profits avaient atteints de tels niveaux qu'il était impossible d'utiliser ce subterfuge plus longtemps. Pour appliquer leur Plan, le 1% devait changer les gouvernants encore majoritairement partisans de l'Etat-Providence, en les remplaçant par des "agents" dévoués au libéralisme. La "crise économique" avait permis de créer des difficultés économiques propices à une alternance politique, en proposant aux électeurs une idéologie nouvelle, le libéralisme qui permettait de faire croire que les problèmes économiques pouvaient être résolus comme par magie en réduisant le poids de l'état, en donnant une liberté totale aux entreprises, et en réduisant leurs impôts ainsi que ceux des classes les plus favorisées. Au début des années 1980, les principaux pays occidentaux sont passés sous le contrôle des "agents" de l'idéologie libérale, avec Ronald Reagan aux Etats-Unis, Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, Giscard et Raymond Barre en France, Giulio Andreotti en Italie, Helmut Kohl en Allemagne. Tous ont appliqué de manière synchronisée la même politique, en disant à leur population que cette politique était "la seule possible" pour être "plus compétitif", retrouver la "croissance" et "sortir de la crise". Par la suite, la croissance est revenue, mais uniquement pour les bénéfices des entreprises, sans que les salariés en profitent. Pour eux, la "crise" n'a jamais cessé.

  • VITRILLOLA - Inscrite 2 novembre 2011 05 h 22

    Inégalité, oligarchie, dépendance ! 4

    Cette première phase de restructuration mondiale s'est achevée avec succès au début des années 1990, avec un bouquet final: la fin de l'Union Soviétique en 1991. Grâce au travail de sape de leur agent Boris Eltsine, les Etats-Unis avaient réussi à faire chuter Gorbatchev, artisan de la démocratisation du bloc de l'est et de la chute du mur à Berlin, mais qui avait le tort de proposer une alternative au libéralisme, avec une "troisième voie" entre capitalisme et communisme. En 1991, tout était prêt pour le lancement de la 2è grande phase du Plan: le Nouvel Ordre Mondial, proclamé par George Bush père à l'occasion de la première guerre contre l'Irak. Ce "nouvel ordre mondial" allait rapidement se traduire par ce qu'on allait appeler la "mondialisation", c'est à dire la suppression des barrières douanières pour les marchandises et les capitaux. Ce fut réalisé en 1995, en même temps que la création de l'OMC qui est fonctionellement le ministère mondial du commerce. Dès lors, il n'y avait plus aucun obstacle aux "délocalisations", le moyen ultime pour instituer un nouvel esclavage, grâce à un marché du travail mondialisé où les salariés occidentaux seraient directement en concurrence avec les salariés sous-payés des "pays émergents", cette concurrence engendrant une baisse spectaculaire du "coût du travail", et une augmentation sans précédent des profits (principe des vases communiquants).

    En 1971, dans sa chanson "Imagine", John Lennon rêvait d'un monde uni, sans frontières... Le 1% ont réalisé son rêve... à leur façon.

  • Catherine Paquet - Abonnée 2 novembre 2011 05 h 43

    Et la responsabilité individuelle et collective.

    On tente de nous faire croire que les Grecs n'ont pas de responsabilité dans ce qui leur arrive.
    1- Ils ont élu des dirigeants qui leur faisaient de belles promesses. Moins de travail, plus de temps libre, peu d'impôts à payer, des fonds de retraite confortables. Tout cela sans se demander s'il faudrait en assumer les coûts un jour.

    2- Les responsables grecs ont induit les autorités européennes en erreur, au sujet de l'état de leurs finances publiques, afin d'être admis à partager la monnaie commune européenne.

    3-Placés devant l'évidence de leur faillite imminent, les Grecs n'ont pris que tardivement et à reculons, les mesures qui s'imposaient depuis des années.

    4- Les pays qui ont fait preuve d'une plus grande discipline sociale et d'une certaine rigueur économique se font maintenant une obligation de venir en aide à la Grèce, pour éviter une catastropne en Grèce même, et tout autour dans on ne sait combien d'autres pays.

    On pourrait appeler cela de la solidarité.

    Et, comme sortie de crise, on nous revient avec une théorie de la lutte des classe, de l'égalitarisme, du marxisme et même du communisme, tous systèmes qui ont tous démontré leurs limites, leur insensibilité leur iniquité et leur cruauté.