7 MILLIARDS D'HUMAINS - Nouveau seuil, graves questions

Un groupe d’enfants papous photographiés dans le port de Sorong, en Indonésie, où ils s’adonnent à la baignade. Avec sa population de plus de 240 millions d’habitants, l’Indonésie se classe au 4e rang de la population de la planète, qui devrait franchir aujourd’hui le cap des 7 milliards de personnes, selon l’ONU.
Photo: Agence France-Presse (photo) Romeo Gacad Un groupe d’enfants papous photographiés dans le port de Sorong, en Indonésie, où ils s’adonnent à la baignade. Avec sa population de plus de 240 millions d’habitants, l’Indonésie se classe au 4e rang de la population de la planète, qui devrait franchir aujourd’hui le cap des 7 milliards de personnes, selon l’ONU.

L'Organisation des Nations unies (ONU) l'a calculé: aujourd'hui même, l'humanité arrive à une étape cruciale de son développement en atteignant le chiffre symbolique des sept milliards d'êtres humains vivant sur terre. Un choc démographique qui, une fois de plus, force les occupants de la planète bleue à se questionner sur la place changeante des uns par rapport aux autres et surtout sur les enjeux avec lesquels les masses humaines en phase ascendante vont devoir composer, pour la suite des choses.

Le jour est spécial. Tout comme l'édition d'aujourd'hui du Devoir qui a invité sept quotidiens d'envergure, sur les cinq continents, à prendre part à cette réflexion collective. Le Daily Nation du Kenya, le Folha de São Paulo au Brésil, L'Orient-Le jour du Liban, Le Soir de Belgique, le China Daily de Chine, le Herald Sun d'Australie et le Detroit Free Press des États-Unis ont pris part à cette aventure, apportant du coup sept voix différentes pour parler des sept défis que vont devoir surmonter sept milliards d'humains sur terre, y compris le petit dernier qui, en arrivant aujourd'hui, vient de changer radicalement le poids de l'humanité en marche.

Où a-t-il vu le jour? Probablement dans la province de l'Uttar Pradesh, au nord de l'Inde, l'endroit du monde qui enregistre le plus grand nombre de naissances à la minute: 51 sur un total de 267 à l'échelle mondiale.

Il s'agit sans doute d'un garçon — statistiquement, à la naissance, il y en a plus que les filles. Il pourrait se prénommer Rajiv, Mangal, Attal ou Chandra et, dans l'environnement socio-économique qui vient de lui donner la vie, il se prépare à vivre jusqu'à 62,8 ans... à condition toutefois de défier les pires prévisions du moment qui lui donnent moins de chances qu'en Europe ou en Amérique du Nord de célébrer son cinquième anniversaire.

Le petit bonhomme sera aussi sûrement droitier, aura deux ou trois frères et soeurs, des parents gagnants 2,03 $ par jour, mais, surtout, il confirme avec force ce que les démographes constatent depuis le milieu du siècle dernier: la croissance démographique sur terre est en mode accélération. Pour le meilleur et pour le pire.

«Ce milliard de plus est arrivé un petit peu plus vite que prévu, lance à l'autre bout du fil la démographe Solène Lardoux, professeure au département de démographie de l'Université de Montréal. Il devait être atteint en 14 ans. Il l'a été en 12»... la faute en revient au baby-boom des années 1950 et 1960, qui s'est «traduit par une augmentation des naissances lorsque ces générations se sont reproduites», indiquait la semaine dernière le Fonds des Nations unies pour la population dans son État de la population mondiale 2011. C'est aussi un peu la faute du Niger — et de ses voisins — où le sept milliardième humain pourrait aussi très bien voir le jour, dans une famille nombreuse de l'ethnie des Haoussas où les femmes sont les plus fécondes au monde avec 7,19 enfants en moyenne.

Des disparités mises en relief

L'humanité s'emballe, et c'est de plus en plus visible. Alors qu'il a fallu 200 000 ans à l'humain, dans sa forme moderne, pour atteindre son premier milliard, douze années seulement ont été nécessaires pour faire passer le compteur de six à sept milliards. Et au rythme où vont les choses, on n'aura pas à attendre plus de treize autres années pour entendre les premiers sons émis par le huit milliardième être humain sur terre.

Le portrait de cette humanité en mutation n'est bien sûr pas seulement mathématique, il s'accompagne aussi de craintes très malthusiennes quant à la capacité de la planète bleue de prendre soin d'autant de bouches à nourrir, de corps à loger, à habiller, de cerveaux à remplir, à divertir, à inspirer, de masses à déplacer. Et les contours de ces enjeux cruciaux ont déjà commencé à être dessinés un peu partout sur la planète, mettant en relief disparités, iniquités et clivages que la force du poids, à moyen et long terme, pourrait à rendre de plus en plus insoutenables.

Les espaces de tension sont prévisibles et nombreux... en ville, par exemple, où actuellement près de la moitié de la population mondiale vit. Dans 35 ans seulement, ce sera deux personnes sur trois, principalement dans des pays en émergence où cette humanité urbanisée devrait contribuer à l'étalement des villes et surtout des bidonvilles qui y prévalent déjà.

La pression sur le territoire, sur les ressources naturelles, sur l'énergie est alors facile à envisager. La dégradation de l'environnement aussi, elle qui, dans plusieurs coins du globe, est déjà à l'origine de plusieurs troubles sociaux, économiques, politiques, de conflits armés.... Et cela ne pourrait être qu'un début.

Depuis vingt ans, les cent plus grandes villes du monde ont vu leur taille moyenne passer de 187 000 hectares à 6,2 millions d'hectares. Or, dans plusieurs métropoles du continent africain, l'eau ne coule pas des robinets trois à quatre jours par semaine. L'électricité arrive dans les prises de manière aléatoire. Pour le moment et sous les yeux d'une population à la jeunesse revendicatrice qui pourrait ne plus vouloir s'en contenter.

Une humanité polarisée

L'humanité s'étoffe et poursuit aussi sa polarisation entre le nord vieillissant et rapetissant et le sud en croissance et en renouvellement. Dans deux décennies, l'Europe ne devrait contribuer en effet qu'à 7 % du poids total de l'humanité, selon l'ONU alors qu'en 1950, ce poids était de 18 %. Même chose pour l'Amérique du Nord qui comptera pour moins de 5 % de l'humanité d'ici à 2033 — le Québec, pour moins de 0,1 % —, contre 7 % au milieu du siècle dernier. À l'inverse, l'Asie, l'Afrique et le Moyen-Orient se préparent à héberger plus des trois quarts des humains de la planète.

Le clivage ne s'arrête pas là. Dans les pays vieillissants, comme le Japon, l'Italie et l'Allemagne, chaque retraité peut compter aujourd'hui sur trois actifs pour lui permettre d'aller jusqu'au bout d'une existence qui s'étire en raison d'une espérance de vie accrue. En Afrique subsaharienne tout comme au Moyen-Orient, ce ratio est pour le moment de 25 pour 1.

Dans ce contexte, au Nord, les dépenses en matière de santé et de sécurité sociale sont déjà entrées dans une logique haussière quasi irréversible. Les carences en ressources humaines pour subvenir aux besoins des populations vieillissantes y sont également visibles, alors qu'au sud, cette même ressource va continuer d'être excédentaire, mettant du coup de la pression sur des flux migratoires avec lesquels l'humanité — y compris sa frange la plus populiste — va devoir apprendre à composer. Entre autres.

Trois planètes et dix milliards de bouches

Ailleurs, ce sont dans les zones rurales que le poids des humains va accentuer ses contraintes. Logique: «Durant les quarante prochaines années, estime l'organisation écologique WWF, la terre va devoir produire autant de nourriture que lors des 8000 dernières années.» D'ici le milieu du siècle en cours, trois planètes seront nécessaires pour subvenir aux besoins de tous, si rien ne change, poursuit le groupe de pression.

Pis, pour répondre aux besoins, la production agricole, estime l'ONU, devra croître de 70 % d'ici 40 ans — 72 % dans le secteur de la viande. Quant aux ressources de la mer, déjà un tiers des stocks exploités le sont à des niveaux inquiétants. Et la croissance démographique dans des coins du globe où la protéine issue des milieux marins est fortement ancrée dans les cultures alimentaires fait forcément frémir la frange la plus pessimiste de l'humanité.

Les émules de l'économiste américain Julian Simon et ses fidèles cornucopiens, eux, ne sont pas dans ce groupe, croyant plutôt que sous le poids des sept, huit ou des dix à douze milliards annoncés d'ici le milieu du siècle, l'humain va toujours faire preuve d'ingéniosité pour répondre à ses besoins et trouver de nouvelles ressources pour permettre d'assurer la survie et la croissance de son espèce. Une théorie que les 108 milliards d'êtres humains qui sont passés sur la planète bleue à ce jour tendent effectivement à confirmer.

La semaine dernière, en dévoilant son rapport sur l'état démographique du monde, Babatunde Osotimehin, directeur exécutif du Fonds des Nations Unies pour les populations, a voulu partager le même optimisme en appelant à changer les questions qui accompagnent depuis quelques semaines l'arrivée hautement médiatique du sept milliardième être humain sur terre. «Au lieu dire "Sommes-nous trop nombreux?", nous devrions nous demander "Que puis-je faire pour améliorer notre monde?"», a-t-il indiqué en parlant des répercussions pour demain des choix individuels ou collectifs faits aujourd'hui. Pour lui, au-delà des défis à affronter, sept milliards de gens représentent surtout sept milliards de possibles.

Comme quoi, avec sept milliards, chaque humain a l'impression de se perdre de plus en plus dans la masse. Mais finalement, au moment de régler le compteur, au point de bascule numérique, il voit, lui aussi, son poids individuel prendre encore plus d'importance pour permettre à l'humanité de continuer sur sa lancée.

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