Le défi de l'ethnicité - Un monde qui va se raconter dans quelle langue?

Fabien Deglise Collaboration spéciale
Une cueilleuse de thé, au Sri Lanka
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une cueilleuse de thé, au Sri Lanka

Ce texte fait partie du cahier spécial 7 milliards

L'humanité croît et l'hécatombe, malgré tout, se poursuit. Tous les 15 jours, une langue disparaît de la surface du globe, sous la pression des reconfigurations géodémographiques, des déplacements de population, des politiques linguistiques de certains États, des conflits ethniques ou encore de l'impérialisme anglo-saxon auquel se frottent depuis longtemps le Québec et ses huit millions d'habitants aujourd'hui.

Des 6000 langues qui sont parlées aujourd'hui sur terre, la moitié devrait en effet cesser d'exister d'ici la fin du siècle en cours, selon les calculs effectués par l'UNESCO, avec, au-delà du constat chiffré, une question qui s'impose: dans quels mots l'humanité, qui vient d'atteindre aujourd'hui la barre symbolique des sept milliards, va-t-elle se raconter, pour la suite des choses?

Les suprématies du présent, en mandarin, en espagnol, en anglais, en français et en arabe — les cinq langues aux quatre milliards de locuteurs sur terre —, ne sont pas forcément garantes de celles de demain.

Un doute? En 2033, le poids démographique du continent asiatique devrait en effet représenter plus de 53 % de la population mondiale, confirmant du coup la force ou donnant des ailes au passage à des langues comme le mandarin, oui, mais aussi à l'hindi, au javanais, au télougou ou encore au bengali, dans une vaste mosaïque culturelle de plus en plus mondialisée.

La tendance est encore timide, mais elle n'en demeure pas moins perceptible sous le double effet de masses humaines qui se renforcent à certains endroits et des outils de communication numériques qui leur permettent désormais d'exposer leur spécificité culturelle à la face du monde.

Il suffit de se promener dans un festival de films quelque part sur la planète pour prendre la pleine mesure de la mutation en cours. Oui, l'Asie produit déjà plus de longs métrages que les États-Unis ou l'Europe et ça paraît.

Dans ces lieux de diffusion et de compétition, la place occupée par les créations coréennes, japonaises ou encore chinoises est de plus en plus importante. Tout comme l'engouement qu'elles suscitent un peu partout sur la planète auprès des jeunes.

En chute libre

Le cadre narratif de Bollywood — en provenance de l'Inde — est logé à la même enseigne, lui qui depuis quelques années tend à amener sa délirante bonne humeur contagieuse au-delà de ses frontières naturelles, à Paris, à Toronto, à Barcelone, à New York, à Montréal, à Berlin, à Buenos Aires... où déjà les mangas — ce genre littéraire d'origine japonaise — tout comme les jeux vidéo ont déjà posé depuis quelques années les bases d'une nouvelle trame culturelle mondiale en constante évolution.

Le tissage se joue bien sûr dans des langues prévisibles, placées désormais dans une zone d'instabilité par un poids humain en chute libre de l'Amérique du Nord et de l'Europe, contrairement au Moyen-Orient, à l'Afrique et à l'Asie où le son de l'humanité qui se raconte s'amplifie tellement qu'il risque de se faire entendre partout ailleurs, tout en faisant ombrage certainement à des langues en perdition, comme l'araki du Vuanatum, le juhur d'Israël, le karone du Sénégal, le karaim de la Lituanie, le cape khorkhoe de l'Afrique du Sud, dont la disparition est annoncée alors que le sept milliardième humain arrive sur terre, et qui pourrait ne plus être là lorsque le huit milliardième va lancer son premier cri.

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