Le défi de l'eau - Le spectre de la rareté

Louis-Gilles Francoeur Collaboration spéciale
L’Asie regroupe 60 % de la population mondiale, mais elle ne bénéficie que de 36 % de l’eau douce disponible sur le globe, ce qui rend nécessaire la distribution de cette précieuse ressource dans de nombreuses régions.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’Asie regroupe 60 % de la population mondiale, mais elle ne bénéficie que de 36 % de l’eau douce disponible sur le globe, ce qui rend nécessaire la distribution de cette précieuse ressource dans de nombreuses régions.

Ce texte fait partie du cahier spécial 7 milliards

Même si on parle plus souvent de l'«empreinte climatique» de nos sociétés et de leur empreinte écologique, plus globale, le concept d'empreinte aquatique est assez peu évoqué dans la société québécoise où l'eau abonde généralement même si elle se fait parfois rare ou chère à traiter dans la vallée du Saint-Laurent.

Globalement, les 1,4 milliard de kilomètres cubes d'eau de notre planète ne sont pas disponibles aux humains, car 97 % se concentrent dans les océans salés. Les eaux de surface — lacs, rivières et milieux humides — ne contiennent que 0,02 % de cette ressource, pourtant suffisante pour satisfaire les besoins d'une humanité même en forte croissance, si... elle adoptait de meilleures pratiques.

L'eau est aussi mal répartie: l'Asie, qui regroupe 60 % de la population mondiale, ne bénéficie que de 36 % de l'eau douce disponible. Et que dire des 42 millions d'habitants de la vallée du Saint-Laurent et des Grands Lacs, qui ont accès à 5 % des réserves mondiales d'eau douce?

Aux États-Unis, selon une étude publiée en 2007 par l'Agence pour la protection de l'environnement (EPA) des États-Unis, plus du tiers des eaux côtières des 28 plus importants estuaires du pays sont en mauvaise condition à cause de la pollution et des empiétements urbains. Et la détérioration de ces estuaires se poursuit même si on en tire pour 2 milliards de poissons comestibles par année. Des villes comme Los Angeles ne savent plus où prendre leur eau. Le fleuve Colorado, dont les eaux sont siphonnées par sept États, n'atteint plus le Pacifique plusieurs mois par année, vidé de son eau.

Les États-Unis et la Chine ont ceci en commun que leurs réserves d'eau provenant de la fonte des glaciers s'amenuisent d'année en année en raison des changements climatiques. D'ici quelques décennies, ces sources importantes vont se tarir aux dépens non seulement des cours d'eau, mais aussi des aquifères, la réserve ultime.

En 2008, le professeur Wong Poh Poh, de l'Université nationale de Singapour, déclarait dans une conférence internationale que 2 milliards de personnes allaient manquer d'eau pour cause de pollution ou de surexploitation d'ici 2050.

Menace pour la paix

Une étude britannique publiée en 2007 avait identifié 46 pays, abritant 2,7 milliards de personnes, où la raréfaction de l'eau pour cause de mauvaises pratiques et de réchauffement climatique allait les con-traindre à gérer le risque de conflits ouverts pour protéger leur accès à l'eau. La même année, un rapport publié par l'Académie nationale des sciences des États-Unis concluait après avoir étudié 8000 conflits dans le monde que les pénuries d'eau constitueraient une des principales menaces pour la paix au XXIe siècle, ce que confirmaient d'autres analyses faites cette fois par la CIA et le Pentagone. Le conflit en cours au Darfour et celui, heureusement réglé diplomatiquement, qui a opposé l'Éthiopie, le Soudan et l'Égypte à propos des réserves du Nil, en sont des exemples.

D'autres risques de conflit se dessinent entre la Turquie, la Syrie et l'Iraq pour l'accès aux eaux des fleuves Euphrate et Tigre. D'autres affrontements sur cette question sont aussi possibles entre l'Inde et le Pakistan. En Chine, ce sont des batailles entre régions qui se dessinent alors que les pénuries dans l'une suscitent le détournement de rivières dont d'autres régions dépendent. Ce qui n'est pas étranger aux pressions qu'exercent présentement plusieurs États du centre des États-Unis pour avoir accès à l'eau des Grands Lacs. Et, qui sait, à celles du Canada un jour.

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